Edito de Laurent Rossez | Et ça continue encore et encore...

Publié le

03/09/2019

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Et ça continue encore et encore... C’est que le début d’accord, d’accord ? L’instant d’après le climat se déchaîne. Les heures de canicules s’allongent comme des semaines…

Cette parodie d’un classique de la chanson française pour de nouveau tirer la sonnette d’alarme sur le manque d’ambition généralisé à essayer d’atténuer le plus possible nos émissions de gaz à effet de serre, car le niveau de concentration atteint engage déjà le climat vers un réchauffement inéluctable, aux limites du supportable.

Un manque d'ambition généralisé

J’aurais souhaité écrire ces quelques lignes de rentrée sous de meilleurs auspices. Mais force est de constater que les conséquences des dérèglements environnementaux sont en train de prendre des proportions assez brutales voir terrifiantes.

Les effets néfastes des atteintes au climat auxquels l’humanité doit désormais faire face sont pourtant annoncés depuis le « Rapport Meadows » en 1972, lui-même commandé il y a 50 ans par le Club de Rome des dirigeants, scientifiques et économistes préoccupés par les problèmes d’une croissance infinie dans un monde fini. Pourtant depuis un demi-siècle, l’humanité dans son ensemble et aucun pays en particulier n’ont véritablement réussi à volontairement freiner leur expansion, à diminuer les impacts sur le vivant et encore moins à atténuer les émissions de gaz « à effet de serre ».

Les catastrophes de l'été se succèdent

Il y a d’abord les incendies géants de forêt amazonienne liés à une politique brésilienne « climaticide ». Mais aussi ceux attisés par la sécheresse en Sibérie, sur les îles Grecques ou de Grande Canarie et en France dans les Alpes de Haute-Provence, et même en Vendée avec plusieurs incendies majeurs notamment à Olonne-sur-Mer le 27 juin, ou à Saint-Hilaire-la-Forêt le 25 août, et dans la semaine du 8 juillet, avec 27 incendies à La Chaize-le-Vicomte, Triaize, Corpe, La Verrie, Champagné-les-Marais et Saint-Hilaire-de-Voust, entre autres, où plusieurs habitations ont été menacées par les flammes.

Profitons-en pour souligner l’importance de protéger les forêts déjà matures car la reforestation prend du temps et nous n’en avons déjà plus. Les fameux mille milliards d’arbres nécessitant une surface proche de celle des Etats-Unis ne solutionneraient pas à eux seuls la question climatique sans que nos sociétés aient véritablement changé de modèles. Car d’une part, la surface adaptée et libre n’existe pas aujourd’hui et d’autre part, la « pompe organique à CO2 » que la sylviculture peut constituer est ralentie lorsque la température monte. Il faut planter au maximum bien sûr, notamment en ville, mais il n’y a pas ici de miracle.

Ensuite, juin 2019 a été le mois le plus chaud jamais enregistré dans le monde. L’Europe du Nord subissant notamment 2 canicules avec des records absolus de température maximale dépassés dans plus de 50 villes en France. Le mercure a atteint des sommets au Sud de Nîmes avec 45,8°C, à Montpellier aussi avec 42,5°C, soit 5°C au-dessus de l’ancienne marque ; valeur historique dépassée également à Paris avec 42,6°C. Même les villes traditionnellement préservées des pics de chaleur à l’Ouest car plus proches de la façade atlantique ont subi le même sort avec 41,2°C à Bordeaux et même 40,7°C à Angers. En notant au passage des différences au sein de la même agglomération de plus de 4°C selon les quartiers - limite à ce niveau de températures entre le supportable et l’insupportable - d’où l’intérêt d’adapter les villes aux climats chauds même sous nos latitudes désormais.

La canicule passée, une sécheresse touche désormais l’Hexagone, plaçant 87 départements en restrictions d’eau, alors que le déficit pluviométrique remonte déjà à plusieurs mois. 20 % du territoire métropolitain se trouve ainsi concerné par des mesures de crise, contre respectivement 4 % en 2018.

Enfin, les images impressionnantes de la fonte brutale du Groenland assorties de la disparition actée du premier glacier d’Islande, « l’Okjökull », ont complété le spectacle désolant.

415 parties par million de CO² dans l'atmosphère

En même temps, la station de Hawaï enregistrait dimanche 12 mai dernier : une concentration en CO² dans l’atmosphère s’élevant à plus de 415 parties par million (ppm). Et non seulement le taux de CO² dans notre atmosphère continue d’augmenter, contrairement aux engagements de la COP21, mais il augmente à un rythme croissant. 

Ce dépassement de seuil est du jamais vu. C’est une triste première dans l'histoire de l'humanité dont nous avons la preuve scientifique grâce aux glaces de l’antarctique et aux carottes de sédiments marins qui révèlent que la barre des 400 ppm a en fait été dépassée pour la dernière fois il y a 3 Millions d'années, durant le Pliocène, au moment de l’apparition des premiers Australopithèques du genre Homo. Il convient de réaliser qu’avec de telles concentrations dans l’atmosphère, la température moyenne de la planète était de 3 à 4° C plus élevées qu’actuellement, il n’y avait pas de calottes glaciaires dans l’hémisphère Nord, des arbres poussaient en Antarctique et le niveau des océans était 15 mètres plus haut !

Par contre le dioxyde de carbone à cette époque géologique reculée avait mis plusieurs dizaines de milliers d’années à s’accumuler à un tel niveau. Il avait ensuite été capturé par les arbres, les plantes, les animaux, puis « enterré » avec eux à leur mort dans les couches géologiques en formant les futurs champs pétrolifères.

Ce que nous faisons depuis 1 siècle et demi, en exploitant ces gisements d’énergies fossiles, dégageant par la même via leur combustion si rapide et à un tel niveau, tout le CO2 qui s’y trouvait piégé, est littéralement « une expérience folle ».

Prenons réellement la mesure en s'appuyant sur ce que la science a à nous dire

Alors que la décennie 2020-2030 est cruciale, l’absence de volonté unanime pour véritablement passer à l’action et changer la donne relève notamment du fait que les informations sont certes connues, mais essentiellement dans les grandes lignes. Or pour prendre réellement conscience du niveau des dégradations et donc des risques devant nous, le diable est dans les détails.

 La notion de température moyenne planétaire

Par exemple la notion de température moyenne planétaire, tenant compte de celles des océans et de celles ressenties localement sur les terres est rarement explicitée. Ainsi, l’importance du danger entre les réchauffements généralisés de 2°C et de 4°C que séparent les scénarios sobre et émetteur est mal perçue.

Lorsque l’on prend le temps d’appréhender la situation, de faire les efforts pour une mise à niveau de ses propres connaissances scientifiques avec les bonnes échelles de temps et de volumes quant à leur ampleur, la prise de conscience provoque généralement un certain effroi.

Au regard des pics de concentration de CO² atteints et émis depuis la révolution industrielle, le phénomène nouveau est que, superposées aux changements lents et constamment à l’œuvre des paramètres orbitaux de la Terre et de l’activité solaire, les activités humaines ont été capables de provoquer en un temps record de 150 ans, des variations de CO² de plus de ∼ 100 ppm. C’est ce que les modifications de la trajectoire elliptique de la Terre autour du soleil ne peuvent provoquer que tous les 20 000 à 30 000 ans, avec une périodicité de ~ 100 000ans !

Les effets à long termes des gaz à effets de serre

Comprendre qu’à 400 ppm (parties par million) de CO² dans l'atmosphère, nous sommes déjà sur la trajectoire d'un climat - limite vivable pour l’homme - car similaire à celui de la fin du Pliocène et constater parallèlement que les atténuations souhaitées ne sont pas encore sur les rails, n’est pas toujours simple à admettre.

Sachant que la durée de vie des G.E.S. dans les strates de l’atmosphère dépasse un siècle et que l’effet d’amplification sur la température terrestre s’opère avec un retard d’une cinquantaine d’années, personne ne peut alors comprendre pourquoi l’atténuation des émissions n’est pas le premier combat que l’humanité décide de mener.

Il n’y a évidemment aucune contradiction entre le fait de dire que le CO² joue sur la température et le fait que la température joue sur le CO². Les deux phénomènes sont connus, chacun a sa constante de temps :

  • le CO² joue sur la Température par forçage radiatif en bloquant le rayonnement infrarouge avec une inertie de 50 ans,

  • alors que la Température joue sur le CO² du fait essentiellement du dégazage des océans dans lesquels il devient moins soluble avec un retard de 800 à 1000 ans.

Trouver l'énergie en nous pour changer de braquet

Au regard de tout cela, la France qui devait être exemplaire sur ses engagements de trajectoire carbone issus de la COP21 n’est pas dans les clous.

Depuis 2015, nous devions réduire nos émissions de CO² de 4,5% par an. Pourtant elles s’établissent à +2,1 en 2016 et +6,7% en 2017. Le pays s’écarte des promesses qui permettraient de réellement atteindre une baisse de -27% en 2028 et de -75% 2050.

Il faut avoir aussi en tête qu’avec une part de 33% dans les émissions Françaises de GES (11% en phase de construction, 22% lors de l’occupation des 30 millions d’unités bâties), notre secteur de la construction constitue une partie non négligeable du problème. Et cette part s’aggrave puisque nous sommes en dépassement de 23% de dépassement en 2017 par rapport aux objectifs de la COP21.

Les législateurs peinent à imposer une nouvelle fiscalité plus vertueuse envers l’environnement alors même que l’économie cherche une seconde voie et n’arrive pas  encore à financer sa nécessaire transition écologique. Ainsi, faute d’une vraie stratégie d’investissement publique et privé vers la neutralité carbone, il manque globalement, chaque année depuis 2015, les 20 milliards d’Euros d’investissement (environ 5% du budget de l’Etat, la moitié du budget de la défense) qui permettraient de rester alignés avec nos engagements de l’accord de Paris. Ceci alors même que les Français, pour sécuriser leur épargne et plus préoccupés par les turbulences des marchés que les perspectives climatiques, ont placé depuis le début de l’année une somme quasiment équivalente, 17 Milliards d’Euros, en assurance-vie.

Face aux manifestations déjà marquées des menaces délétères qui pèsent sur l’humanité et que chacun souhaite conjurer, nous avons tous des difficultés à consentir les efforts nécessaires pour tendre vers de nouveaux modèles socio-économiques réellement plus durables. Il reste plus simple de tirer encore les fruits des business modèles actuels sans les remettre en cause et ce malgré les nombreuses alertes qui devraient nous servir d’électrochoc.

L'impossibilité de croire que le pire pourrait arriver

La fenêtre d’opportunité que nous avons pour encore éviter le pire est de courte durée. Pour autant l’inaction est légion, souvent parce que l’impossibilité de croire que le pire pourrait arriver rend amorphe.

Nous tenons la catastrophe pour impossible dans le même temps où les données dont nous disposons nous la font tenir pour vraisemblable. Et pour prendre au sérieux une telle menace, il est nécessaire d’être à la fois bien informés de l’ampleur de la situation mais aussi de disposer d’alternatives crédibles, fiables et accessibles.

Même si chaque individu, entreprise, industrie, aménageur, agglomération, Etat, doit bien entendu faire à son niveau le maximum pour atténuer ses propres émissions de GES, la science nous indique qu’il est trop tard pour se limiter au développement durable.

Compte tenu des niveaux d’émissions de GES atteints, de l’inertie des Etats à se réformer, de l’accroissement des populations désireuses de toujours plus d’énergie et en prenant en compte le temps de latence entre les fortes concentrations et la montée effective des températures, plus les rétroactions amplificatrices (albédo, échanges air-océan, permafrost), il faut se préparer aux chocs.

Il faut construire dans l’urgence des systèmes plus résilients, repenser à la hâte l’aménagement des villes pour les rendre capables de mieux endurer les chocs écologiques, économiques et sociaux à venir.

C’est dans cet esprit que nous avons conçu le Congrès #CitiesToBe.

Sans langue de bois, nous voulons prendre acte des catastrophes et intégrer l’ampleur des problématiques en évitant les postures de déni, favoriser les échanges assortis d’une farouche volonté de se battre, car il n’y a aucune raison de nous soumettre passivement aux faits.

Au final nous cherchons à rassembler les initiatives et les énergies des gens qui veulent s’engager non pas parce que cela devient obligatoire ou règlementaire, mais bien dans une démarche écoresponsable décidée, librement consentie et au final souriante.

La Charte d'Aalborg, signée au Danemark le 27 mai 1994, est intéressante à relire

" Nous [les villes] comprenons qu'aujourd'hui notre mode de vie urbain, et en particulier nos structures - répartition du travail et des fonctions, occupation des sols, transports, production industrielle, agriculture, consommation et activités récréatives - et donc notre niveau de vie, nous rendent essentiellement responsables des nombreux problèmes environnementaux auxquels l'humanité est confrontée. Cela est d'autant plus vrai que 80% de la population européenne vit dans des zones urbaines ".

La prise de conscience était là.

Il y a 17 ans, en novembre 2002, Angers, ville pilote de « l’Agenda 21 » défini à Aalborg, accueillait le Congrès « RIO+10 ».

L'objectif était de fixer les règles de concertation en matière d'urbanisme et les programmes d'actions en faveur du développement durable des territoires. Cet engagement vers un urbanisme soucieux de son environnement explique sûrement pourquoi Angers occupe aujourd’hui une place de choix sur la thématique des « villes où il fait bon vivre ».

Si on regarde devant nous, avec lucidité, il faut cependant admettre que désormais deux approches doivent être menées conjointement : le développement durable, certes, pour atténuer le plus possible les impacts mais aussi désormais l’adaptation aux dérèglements car pour quelques années devant nous au minimum, les « dés sont déjà jetés » et malheureusement cela va chauffer beaucoup plus que les scories ressenties cet été.

Alors venez nous rejoindre à Angers les 12 et 13 Septembre pour échanger, partager et collaborer sur ces objectifs cruciaux. Je vous dis donc tous à très bientôt, plein d’énergie, à #CitiesToBe 2019 !

Laurent ROSSEZ,

Président de NOVABUILD





 

(1) Commentaires

Cette dynamique est très louable et mérite d’etre soulignée. Mais pour que l’enfer ne soit pas pavé de bonnes intentions il me paraît indispensable en premier lieu de mutualiser tous les efforts « science based » et de tirer parti des acquis déjà existants mais peu partagés du fait des chapelles du monde académique qui gravite autour de la Construction spécialement en France et qui jouent de leur statut pour s’ériger en gardiens du temple. Pour faire face aux transitions auxquelles tout un chacun est confronté une seule solution s’impose celle de disposer des capacités de simulation permettant grâce à une modélisation enrichie de décider et d’assumer des niveaux de performance du bâti y compris de manière contractuelle. Il s’agit de faire «  mieux avec moins ». Et cela relève d’une vraie responsabilité sociétale de chaque professionnel.

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