"Valoriser la réhabilitation en s’appuyant sur la RE2020" par Laurent ROSSEZ

Publié le

02/06/2022

Vous êtes ici

"Et si le patrimoine existant devenait l’étendard de la décarbonation et plus encore de la préservation des écosystèmes ?"

Le dispositif Éco Énergie Tertiaire, également appelé « décret tertiaire », a inscrit depuis juillet 2019 au Code de la construction et de l’habitation une obligation de réduire la consommation énergétique du parc existant. Cette réglementation ambitieuse vise une économie de 60 % d’énergie finale dans tous les locaux d’activité à usage tertiaire dont la surface d’exploitation est supérieure à 1000 m² à l’horizon 2050.

Ce volet de la loi ELAN sur le parc existant traite uniquement de questions énergétiques. Un peu comme à l’époque de la RT 2012 qui, pour le neuf, ne traitait que de questions énergétiques, on peut se demander quand est-ce qu’on commencera à introduire dans la loi un volet Carbone pour les édifices déjà existants.

Donner une réponse à cette question permettra notamment de mieux trancher quand il s’agit de faire un choix entre déconstruction ou rénovation.

Dans une logique globale d’atténuation Carbone et plus largement de préservation des ressources et du biotope, il apparaît essentiel d’intégrer les bâtiments existants à la logique carbone de la RE2020 qui ne s’applique actuellement qu’aux bâtiments neufs.

En effet, la RE2020 contient en elle tous les « ingrédients » permettant de mettre en valeur les nombreux avantages liés à la préservation du patrimoine bâti.

C’est dans cet esprit que je vous présente cinq concepts qui pourraient demain venir alimenter une réflexion pouvant aboutir à un label d’accompagnement vers une RE adaptée à la réhabilitation.

  • La RE étendue à la réhabilitation.
  • La RE augmentée de 3 critères décisifs : pollutions, ressources, déchets.
  • La RE adaptée pour les bâtiments de plus de 50 ans.
  • La RE complétée par les notions de démontabilité & recyclabilité.
  • La RE élargie aux déplacements connexes grâce à l’aménagement du territoire.

 

Plaidoyer pour une « RE étendue » à la réhabilitation

Depuis janvier 2022, seules les constructions neuves et les extensions de plus de 150 m² entrent dans le champ d’application de la réglementation environnementale des bâtiments neufs, la RE2020. Les projets de réhabilitation de l’existant ne font pas partie du périmètre d’application de cette nouvelle règlementation vertueuse, alors qu’ils représentent pour notre profession désormais - rénovation thermique comprise - un volume en chiffre d’affaires comparable au neuf.

La prise en compte du carbone pourrait pourtant être un levier puissant pour promouvoir la transformation en lieu et place de la démolition-reconstruction, quand on en connaît les nombreux avantages d’un point de vue sobriété carbone et bien au-delà en matière d’atténuation des impacts au sens large.

Le programme national REHA existe depuis 2017. Il est piloté par le Plan Urbanisme Construction Architecture (PUCA) avec pour objectif de promouvoir une approche globale de recherches et d‘expérimentations de la réhabilitation visant l’atteinte de performances environnementales, énergétiques et d’usages "équivalentes au neuf".

Ce programme donne de nombreux exemples confirmant que la « restructuration du déjà là » permet d’atteindre une frugalité carbone intrinsèque, si tant est qu’elle étende conservation et réemploi des structures porteuses, aux autres lots avec un maximum d’équipements techniques et d’éléments de second œuvre conservés ou recyclés idéalement in situ. Les niveaux de performance sont encore plus nets en y associant évidemment la réhabilitation thermique, de manière à réduire les consommations énergétiques avec leurs émissions de G.E.S. associées.

Je crois qu’on peut aller beaucoup plus loin, en s’appuyant sur les travaux du programme REHA.

Je voudrais citer le résultat de l’étude publiée en janvier dernier "Net Zéro Carbone - NZC Rénovation " menée par AIA Environnement sur une sollicitation de l’Alliance HQE-GBC avec le soutien de la fondation REDEVCO. Cette étude témoigne des nombreux autres bénéfices environnementaux incitant à opter, quand cela est possible, pour la réhabilitation plutôt que de détruire pour reconstruire.

Je plaide pour une extension future de la RE 2020 au domaine de la réhabilitation en m’appuyant sur les résultats de ces travaux.

Le caractère systémique de la RE 2020 permet, en effet, d’intégrer d’autres critères de performance globale pouvant mettre en exergue la performance environnementale de la réhabilitation au sens large, là justement où elle surperforme en comparaison du neuf !

Une « RE augmentée » favorisant la sobriété de la réha

La réhabilitation a besoin pour exprimer toutes ses vertus d’une sorte de « RE augmentée » qui ne se limite pas à l’impact environnemental lié au réchauffement climatique (kg CO2 eq.).

En effet, la RE 2020 est prédestinée à intégrer des paramètres plus globaux, dans la mesure où les valeurs affichées dans les Fiches de Données Environnementales et Sanitaires (FDES) ne se bornent pas aux émissions de CO2. Les FDES intègrent aussi des indicateurs sur les pollutions de l’eau, des sols et de l’air. Elles donnent même accès aux consommations de ressources ainsi qu’à la production de déchets par unité fonctionnelle de matériau, produit ou équipement mis en œuvre.

Si on compare la réhabilitation par rapport au neuf et par m² délivré, il n’y a vraiment « pas photo » en matière :

  • de réduction des pollutions multiples de l’eau, de l’air et des sols,
  • de préservation des ressources abiotiques et renouvelables,
  • de diminution de la production de déchets,
  • voire de limitation des nuisances en phase travaux.

 

La proposition que je fais est donc une évolution progressive vers une « RE augmentée » de ces 3 ou 4 nouveaux critères décisifs.

Souvent, la réhabilitation, à budget économique comparable, est jugée plus complexe et contrainte que la « tabula rasa + reconstruction ». Avec cette augmentation du spectre d’analyse environnemental via une RE dédiée à la réhabilitation, les arguments en faveur de la conservation et la restructuration de l’existant seraient à la fois plus explicites, probants et donc incitatifs à la préservation du patrimoine.

Une « RE adaptée » pour le bâti de plus de 50 ans

Le contexte réglementaire devrait inciter davantage et de façon plus explicite à conserver, recycler, et restaurer au maximum les composants des ouvrages déjà présents.

La prise en compte de l'empreinte carbone mesurée en ACV pour chaque matériau dépend de sa Durée de Vie Référence (DVR) selon la Norme NF.EN.15804 fixée conventionnellement dans les FDES. Cette durée est par exemple de 50 à 100 ans pour les structures du bâti, comme les dalles, poutres, murs porteurs ou poteaux. Elle passe à 30 ans pour les éléments de second œuvre ou de façade, comme les châssis de menuiseries. Elle n'est que de 20 ans pour les finitions architecturales et les équipements techniques des lots CVC ou plomberie.

Dans le cadre d’une réhabilitation, l’ACV prend en compte le poids carbone des matériaux déposés si leur durée de vie de référence n’est pas atteinte, au prorata de sa durée de vie résiduelle. Par exemple, pour un matériau d’une durée de vie de référence de 30 ans mais déposé 20 ans après sa mise en œuvre, l’ACV comptera un tiers du poids carbone initial connu ou forfaitaire. Cette « surpondération » carbone est logique.

Inversement, comme le calcul ACV bâtiment est réalisé pour une période de référence bornée à 50 ans, pour tout le parc existant antérieur à 1972, le fait en réhabilitation de déposer ses matériaux constitutifs n’a aucune incidence carbone en ACV d'un point de vue réglementaire, hormis le fait que cela évite les émissions des nouveaux matériaux de remplacement.

Ainsi, la déconstruction d’ossature de bâtiments de plus de 50 ans, pourtant prévues généralement pour des durées de vie de 100 ans, n'engendre d’un point de vue calcul réglementaire carbone aucune incidence. Comme si ce choix était neutre pour la planète alors que c’est loin d’être le cas.

Le carbone comme seul indicateur réglementaire n’incite pas à la sobriété en ressources.

Il y aurait intérêt à faire évoluer la façon d'appréhender la réalité physique de certaines émissions, à commencer par celles liées à la déconstruction avec des engins puissants et les évacuations par semi-remorques, considérées règlementairement comme « amorties », donc non comptabilisées.

De plus, bon nombre de produits de construction et équipements ont une durée de vie conventionnelle finalement assez courte de 20 et 30 ans.

Il serait intéressant d’adapter la règlementation RE à la réhabilitation pour valoriser les efforts de recyclabilité ou circularité des matériaux dans les projets.

Cela pourrait passer par un bonus carbone déductible du bilan ACV pour les matériaux conservés ayant forfaitairement dépassé leur durée de vie conventionnelle.

Ce bonus s’impose d’autant plus qu’il n’y a actuellement pas d’indicateur règlementaire sur lequel s’appuyer pour valoriser les consommations de ressources épargnées, ou les émissions de déchets évités.

Une « RE completée » préparant l’économie circulaire

Il y aurait aussi intérêt à favoriser le recours à des matériaux ou procédés constructifs démontrant intrinsèquement une ré-employabilité future "tels quels", à la fois simplifiée et très peu émissive. Ce type de mécanisme viendrait renforcer les qualités des futures réhabilitations, en rendant aussi plus fluide l’économie circulaire dont nous aurons de plus en plus besoin.

Rien n’encourage actuellement la conception de projets neufs qui feraient preuve d’une faible émissivité carbone lors de leur potentielle transformation future.

L’idée consiste à inciter à l’emploi de solutions au potentiel de démontabilité avéré, de matériaux moins transformés, moins mélangés ou composites, et tendre ainsi vers des matières premières plus brutes et plus naturelles. Cette démarche est d’autant plus nécessaire que l’obsolescence des bâtiments s’accélère du fait des transitions sociétales qui provoquent des changements d’usages plus fréquents et brutaux. Ces derniers incitent à des transformations allant bien au-delà des simples mises aux normes.

On pense, par exemple, à des constructions maçonnées constituées de blocs de pierre massive ou de terre comprimée simplement scellés les uns aux autres par un mortier ad hoc, sans aucune inclusion de chainages et raidisseurs en béton armé.

Ce type de mode constructif frugal au réemploi futur à la fois simple et peu émissif, pourrait être favorisé grâce à un poids carbone avantageux pris en compte dès l’ACV d’origine.

Une « RE élargie » pour une pensée carbone plus globale

Progressivement il faudra enfin élargir les calculs des émissions carbones "au-delà du périmètre construit des bâtiments" pour les étendre avec une vision plus large d'aménagement du territoire. Le positionnement géographique d'un ensemble bâtimentaire conditionne énormément d'émissions carbones liées aux déplacements et aux modes de consommations, voire de production.

Avec ce type de bilan carbone élargi, la réhabilitation d’un vieil édifice proche des flux de déplacements et des infrastructures de transport, peut s’avérer dans bien des cas nettement plus avantageuse qu’un projet neuf excentré de tout, même si l’établissement change de fonction.

Par exemple, la rénovation d'un ensemble hospitalier de proximité relié aux transports doux et décarbonés existants peut s'avérer 2 à 3 fois moins émissive que son remplacement par un complexe entièrement neuf positionné à 20 km du centre-ville, quand bien même l'opération neuve serait conçue avec la RE2020 (ce qui n'est d’ailleurs pas encore demandé sur ce type d'établissements de santé).

Un volet reha au futur label pour éclairer la route

Le Gouvernement a mobilisé fin 2020 le Plan Bâtiment Durable pour concevoir avec ses partenaires un label d’accompagnement de la RE 2020 en construction neuve. L’idée est d’inciter le secteur à se mobiliser, notamment les acteurs engagés désireux d’aller plus loin dans l’exigence environnementale de leurs propres projets et souhaitant s’inscrire parmi les leaders qui préfigurent les bâtiments de demain.

En exploitant certaines des idées défendues dans cette tribune avec les 5 concepts cités ci-dessus et d’autres encore, il serait intéressant de concevoir un « volet réhabilitation » au futur label d’accompagnement de la nouvelle RE 2020.

Ce label d’accompagnement spécifique apparaît judicieux pour évaluer la performance environnementale globale des bâtiments rénovés, comparée à celle des bâtiments neufs. On sait à quel point la réhabilitation est intrinsèquement plus sobre et constitue un des éléments clés pour atteindre les objectifs inscrits dans la Stratégie Nationale Bas Carbone (SNBC).

Il faut inventer ces nouveaux critères pour accompagner les concepteurs qui innovent sur la réhabilitation et prennent de l’avance sur la courbe d’apprentissage fixée par la réglementation.

C’est en valorisant les réalisations remarquables et inspirantes de ce type que la réhabilitation prendra toutes ses lettres de noblesse. Cela est d’autant plus important que la réhabilitation est un des leviers les plus puissants pour tendre vers la ZAN et préserver la biodiversité.

L’objectif est bien d’ouvrir la voie à une législation commune pour la construction neuve et la réhabilitation.

 

Laurent ROSSEZ

DGA AIA Life Designers

Administrateur & Président de NOVABUILD de 2011 à 2021

 

 

(1) Commentaires

Bravo et merci pour ce partage d'idées, porteuses de bon sens! Une justification de l'impact carbone des projets dans le bâti existant est indispensable pour répondre dès maintenant aux enjeux environnementaux. Le défi est complexe mais mérite d'être relevé par les différents acteurs de la construction. Au-delà de l'aspect réglementaire et de l'économie de projet, la réutilisation à du sens (patrimoine, durabilité, adaptabilité, ressources, coût global, etc.), partageons-le!

Laisser un commentaire

 

Newsletter

Tenez-vous au courant de nos dernières actualités !

S'abonner ici