Et si nous retrouvions l’esprit de la «broche à foin» ? | l'éditorial de Laurent Rossez

Publié le

06/06/2019

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On ne peut plus dire « il faut lutter » et ne rien faire

Nous sommes dans une période charnière combinée car elle imbrique les aspects sociologiques, économiques et environnementaux avec ses conséquences politiques.

L’évidence est de plus en plus manifeste, les preuves s’accumulent, notre planète est réellement entrée dans une dérive inquiétante et qui semble incontrôlable. Le nombre de sceptiques face à cette réalité qui nous rattrape, fond comme la glace du Groenland au soleil.

Et pourtant dans bon nombre de secteurs économiques, comme le nôtre, les pratiques sont encore largement inspirées par le « business as usual ».

Le constat est bien là, nos sociétés modernes ont une telle inertie qu’il est bien difficile à l’heure actuelle de réussir à passer dans les fourches caudines de la diminution impérative de notre impact sur l’environnement, à commencer par ce qui continue de faire dériver le climat. Prenons par exemple l’«hypermobilité individuelle», qui ne cesse de croître que ce soit en mode professionnel ou pour le temps libre, alors que ce n’est pas une obligation comme se nourrir ou se loger.

En face de cela et dans l’esprit de mon intervention à la dernière Assemblée Générale de NOVABUILD, une étude du Centre commun de Recherche de la Commission Européenne C.C.R. et du laboratoire scientifique de l'UE, a pris en compte les phénomènes pouvant directement affecter la vie sur le continent Européen. A savoir : les canicules régulières (avec une hypothèse médiane d’augmentation des températures de 3°C en 2100), les sécheresses, les incendies, les tempêtes, les inondations fluviales et côtières, sans oublier les vagues de froid (seul paramètre en diminution).

A la lecture des chiffres publiés par The Lancet Planetary Health : « on ne rigole plus du tout, cela fait même froid - je devrai dire chaud -  dans le dos », le nombre de décès dus au dérèglement climatique dans les 28 pays de l’UE compris la Suisse, la Norvège et l’Islande, pourrait être progressivement multiplié par 50 entre aujourd’hui et 2100 pour dépasser les 150.000 morts à la fin du siècle ! Avant, à l’échéance 2050 les périodes de canicules en France passent de 2 à 8 semaines avec des températures maximales de 55°C, harassantes pour l’organisme humain et rendant quasiment inhabitable l’Est du pays.

Face à cela et quand on constate qu’il y a encore polémique sur les lignes aériennes intérieures alors qu’un voyageur aérien produit 70 fois plus de CO2 qu’un voyageur ferroviaire, on peut se dire : - « on attend quoi pour changer de logiciel » ?

Oui, sur cet aspect comme sur d’autres, sans renoncer à l’engagement volontaire, il faudra un jour ou l’autre des décisions courageuses même si cela force à changer nos habitudes, nos modes de vie et nos façons de procéder dans nos métiers.

Et si nous avions perdu le bon sens ?

Sur certains aspects, oui on peut le dire, c’était mieux avant.

Nous baignons dans un monde de progrès technologiques, scientifiques et d’amélioration permanente des connaissances, en cela notre société peut paraître plus « sachante » que par le passé, en est-elle plus intelligente? Rien n’est moins sûr si on s’en réfère à la phrase du philosophe Jean Piaget : « L’intelligence, ça n’est pas ce que l’on sait, mais ce que l’on fait quand on ne sait pas ». Et aujourd’hui on ne sait plus trop où l’on va à ce rythme.

Soyons lucides, nous avons sous certains angles, perdu le bon sens. Loin d’être passéistes, constatons que l’opulence, le consumérisme et l’hyper-connectivité de nos sociétés nous font perdre progressivement un certain sens pratique et des notions de simplicité, frugalité dont notre monde aurait réellement besoin.

En réalité, la vraie question est de savoir comment ferions-nous si l’alimentation en eau potable, les approvisionnements en nourriture, la disponibilité des matières premières, la délivrance de l’énergie électrique ou fossile pour se déplacer, chauffer ou refroidir ainsi que l’accès aux réseaux informatique venaient à manquer ? En un mot, si toutes ces ressources n’étaient pas garanties de façon permanente et quasi illimitée, comment agirions-nous? Le monde qui nous attend ne garantit pas infailliblement la profusion actuelle pour toujours. Nous connaissons déjà des restrictions définitives ou temporaires, et certaines ressources atteignent leur « pic » de production.

Dans une situation de pénurie, nous serions forcés d’aller à l’essentiel, de renoncer à certaines futilités ou gabegies. Or, il faudrait que nous soyons capables de cela avant cette étape, avant que des inégalités encore plus fortes se creusent dans la société.

Anticiper les crises, c’est chercher dès aujourd’hui à faire plus avec moins et aussi revenir à des pratiques anciennes, pétries de bon sens, héritées pour certaines de nos ancêtres qui ne disposaient pas autour d’eux de toutes les infrastructures et de toute la logistique actuelle.

Pour illustrer le propos, au début du XXème siècle la biomasse fournissait les 3/4 des besoins mondiaux en matières premières. 100 ans plus tard, cette consommation est multipliée par 10, alors que la biomasse n’en représente plus que 1/4. Nous sommes ainsi passés d’une économie biosourcée à une économie du minéral, entrainant d’énormes productions de gaz à effet de serre et d’importants problèmes de santé public récemment révélés par l’ANSES. En cela nous avons perdu le bon sens.

Ainsi, pour notre secteur de l’aménagement, de l’immobilier et de la construction, le passé doit inspirer nos approches qui se doivent d’être plus frugales, économes, biocompatibles.

Car effectivement quand on questionne le passé que ce soit en termes d’aménagement urbain, de modes constructifs, de sobriété énergétique, d’économie circulaire, il y a des sources d’inspiration insoupçonnées pour notre avenir !

Alors… et si nous retrouvions l’esprit de la « broche à foin » ?

Un des premiers constats est la résilience des unités bâties qui constituent nos villes. Pour ceux qui ont déjà œuvré dans la réhabilitation des édifices anciens, soit dit en passant 3 à 5 fois moins émettrice en G.E.S. que la démolition-reconstruction, quel bonheur de travailler dans ces immeubles des siècles passés !

Les bâtiments anciens, souvent conçus de façon simple, comportent de nombreuses générosités que ce soit en termes de gabarits (hauteur, trame, dégagements, épaisseurs) ou de matériaux constitutifs (recyclabilité, capacité à autoriser transformations, renforcements, reports de charges). Et elles permettent toutes sortes d’évolutions, de réversibilités ou de reconversions. Je n’en dirais pas tant des constructions récentes pensées trop souvent pour un usage unique, sans résilience ni évolutivité dans un but mercantile et essentiellement comme un produit d’optimisation fiscale à un instant « t ». Ceci en faisant abstraction des générations futures et sans permettre un cycle de vie du bâtiment performant sur le long terme.

Un autre aspect concerne le bioclimatisme et la prise en compte de l’inertie thermique qui vont devenir essentiels dans les années à venir. A ce titre, avons-nous perdu le bon sens de nos ancêtres ? Il faut s’inspirer des constructions anciennes dans leur capacité à emmagasiner l’énergie solaire pour la restituer en déphasage jour/nuit en préservant des îlots de fraîcheur. Prenons exemple sur les solutions basiques de trames urbaines permettant de se prémunir du rayonnement solaire direct à l’échelle du piéton et favorisant les flux d’air bénéfiques au confort en extérieur.

Nous avons perdu la connaissance « intuitive » du fonctionnement thermique des bâtiments qui permet par exemple de concevoir dans le tertiaire sans recourir au systématisme de la climatisation qui nous envoie dans le mur. Il est possible d’envisager des édifices sains et agréables à vivre sans ventilation mécanique ni climatisation, voire sans chauffage ceci grâce à la ventilation naturelle, au rafraîchissement passif et à la récupération des énergies fatales.

De nombreuses pépites sont à redécouvrir dans le passé

Il est aussi intéressant de questionner le passé sur l’aspect énergique, tant sur le plan de la production que de la sobriété.

En effet, la paléo-énergétique permet de « ressusciter » des techniques disparues, en revalorisant des innovations vernaculaires oubliées. Qui se souvient par exemple qu’un certain J.L. Perrier, enseignant à l’université catholique d’Angers, a construit une voiture qui fonctionnait à l’hydrogène produit à l’énergie solaire dès 1979, que les premiers concentrateurs solaires thermiques ont été présentés lors de l’exposition universelle de 1878 par le professeur Tourangeau A. Mouchot. Qui se rappelle que c’est l’ingénieur Français L. Mékarski qui a fait fonctionné à Nantes la première ligne de tramways à traction à air comprimé en 1876 ?

Le passé recèle ainsi un nombre important de solutions méconnues dont certaines sont réinterrogées et arrivent à maturité aujourd’hui, d’autres attendant que leur heure soit venue après l’opulence énergétique. Dans cet esprit, un ingénieur de Malicorne (Sarthe) a réinterrogé, en le modernisant, un savoir-faire issu des Romains : l'hypocauste, système antique de chauffage par le sol, exploitant une circulation d’air chaud dans un tunnel construit sous le plancher et dans lequel on allumait un feu. Ici la source de chaleur écologique est constituée de capteurs solaires à air.

Le bon sens du passé doit aussi nous inspirer pour tendre le plus possible vers l’utilisation de matériaux biosourcés proches de nos chantiers. Pourquoi importer des matériaux de construction quand on peut développer des filières courtes tout en se reconnectant aux techniques de construction et aux savoir-faire locaux ? Certains architectes comme Philippe Madec, Patrick Bouchain et plus localement Hervé Potin ou Bruno Belenfant, qui réinterrogent la construction vernaculaire en terre crue, sont très inspirants en la matière.

Le retour à la pierre massive porteuse connue pour son inertie, son faible bilan carbone et sa longévité, tente de nombreuses villes. D’autant plus que les carrières d’extraction sont largement sous exploitées en France et que l’aspect recyclable du matériau en fait une ressource quasiment illimitée. Une solution par simple collage à la chaux naturelle de St Astier est développée à l’université de Bordeaux-Montaigne, façon de justifier par une méthode moderne des calculs que nos prédécesseurs maîtrisaient parfaitement au XVIII éme siècle  avec les formules de Coulomb puis les épures de Méry !

Il faut alors exploiter au maximum le « permis de faire » transcrit dans la loi ELAN pour favoriser les expérimentations et remettre plus de bon sens dans l’acte de construire.

Questionnons aussi les « low-technologies » non polluantes, faciles à dupliquer de nos aïeuls et capables de répondre à des problématiques économiques, environnementales, voir vitales dans le respect des ressources propres à chaque territoire. Il subsiste des pépites à redévelopper un peu partout, comme par exemple : le micro-habitat low-tech, la voûte nubienne, les capteurs solaires à air permettant de réchauffer toute une pièce, le chauffe-eau solaire « maison » qui dépasse allègrement les 500W/m² pour un prix de 15€/m² le m².

Le véritable progrès est de faire plus avec moins

Dans la situation actuelle nous sommes dans l’obligation d’essayer de faire plus avec moins, de penser et agir de manière flexible, de viser la simplicité sans aller bien entendu à l’encontre du progrès.

Cela va passer par une conception jouant sur l’intelligence collective, en impliquant les futurs occupants dès les phases amonts avec une forme de frugalité technique pour ne retenir que les solutions réparables, réemployables, faciles à adopter et adapter.

L’emploi avec soin et économie du foncier devient aussi crucial, en réhabilitant plus que nous allons construire, car en Loire Atlantique, par exemple, nous avons artificialisé ces 70 dernières années plus de terres agraires que ce qui a été fait depuis l’histoire de l’humanité. Nous devons retrouver la notion de préciosité de la terre naturelle qui nous vient de nos ancêtres. La notion de « zéro artificialisation nette » doit s’imposer.

S’inspirer du bon sens du passé en s’adaptant, avec des solutions simples éprouvées et pragmatiques, fait partie des sujets que nous allons aborder lors de notre Congrès mondial de la ville résiliente #CitiesToBe, dans moins de 100 jours, les 12 et 13 septembre 2019 à Angers (pour s'inscrire, cliquer ici).

Alors inscrivez-vous dès maintenant car il est grand temps que les acteurs des villes particulièrement exposées aux changements climatiques et aux effets négatifs de la concentration démographique partagent une vision transversale pour intégrer progressivement les bonnes stratégies.

Laurent Rossez,

Président de NOVABUILD

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