«RE2020, une amie qui vous veut du bien» par Laurent ROSSEZ | L’interview du mois, NOVABUILD

Publié le

03/11/2021

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Laurent ROSSEZ, Dirigeant associé d'AIA Life Designers, administrateur de NOVABUILD et Président de l’association pendant 9 ans jusqu’en avril dernier, est intervenu au cours d’une table-ronde à EnerJ-Meeting Nantes le 28 septembre dernier sur la RE2020. La RE2020 sera applicable à partir du 1er janvier 2022. C’est ce qui nous a donné l’idée d’aller à sa rencontre pour avoir son regard sur ce nouveau cadre réglementaire.

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Bonjour Laurent ROSSEZ, lors d’EnerJ-Meeting Nantes, Philippe PELLETIER, Président du Plan Bâtiment Durable, a qualifié la RE2020 de « Révolution tranquille ». 

J’aimerais pour commencer vous demander en quoi cette nouvelle réglementation constitue une révolution ?

Le fait que, dans la RE2020, l’impact carbone des constructions soit désormais pris en compte sur l’ensemble de leur cycle de vie, y compris leur démolition, est une évolution méthodologique majeure qui place la France à la pointe mondiale de la réglementation environnementale des bâtiments.

On va désormais examiner précisément le « cocktail » carbone des constructions neuves, c’est-à-dire le contenu des gaz à effets de serre (GES) sur 50 ans :

  • dans les matériaux et équipements sur tout leur cycle de vie, pour donner un ordre d'idée, y compris les transports associés, cela peut représenter en ordre de grandeur environ 60% des GES de l’ouvrage,
  • dans l’énergie consommée en service, l’ordre grandeur étant environ de 35% des GES,
  • dans la phase chantier via les engins de travaux et sur la base vie, l’ordre grandeur étant environ de 3% des GES,
  • sans oublier les consommations d’eau en service au travers de sa production, son acheminement et son retraitement, soit environ 2% du poids en GES.
 

C’est indéniable qu’une page nouvelle s’ouvre et l’on peut s’attendre progressivement à une très forte évolution de nos pratiques et de nos métiers.

EnerJ-meeting Nantes - 28 septembre 2021 - Table-ronde sur la RE2020

Mais, qu’on ne se trompe pas, la RE2020 n’est qu’une réponse aux grands chocs qui arrivent avec le dérèglement climatique. J’invite chacun à bien se persuader que ce n’est pas le règlement qui crée le problème, il est plutôt un outil pour nous aider à y répondre.

J'aurais même envie de dire à toutes et tous, "la RE2020 est une amie qui nous veut du bien"!

Vue l’ampleur du changement, on peut se demander si cette révolution est si tranquille que ça ?

La révolution est tranquille dans la mesure où il n’y aura pas de « big bang » le 31 décembre 2021. L’objectif de la RE2020 applicable au 1er janvier est de « mettre le pied à l’étrier » à l’ensemble des acteurs de la chaîne dans une nouvelle logique. Elle a été mûrement réfléchie, pensée et débattue depuis le Grenelle de l’environnement, en pesant avantages et risques.

Si l’on se réfère à la première étape, la mesure carbone, les seuils initiaux à ne pas dépasser sont proches du C1 de l’expérimentation E+/C-, même si le calcul est un peu différent avec l'introduction de l'ACV dynamique.

Cela a été pensé pour permettre les effets d’apprentissage progressifs et limiter les surcoûts à la sortie. Par exemple, le seuil moyen du décret du 29 juillet dernier est fixé pour les logements collectifs à 1,3 téq CO2/m² sur 50ans, en additionnant les GES des produits et équipements et ceux contenus dans l'énergie consommée, plus le chantier.

Il y a ensuite 3 jalons prévus en 2024, 2027 et 2030 qui constituent autant de marches de rehaussement des exigences carbones, avec des seuils de réduction respectifs prévus à -15%, -25% et -30%.

Dans 10 ans, ce ne sera pas aussi facile que maintenant.

Comme en montagne, avant d’attaquer les sommets, il y a l’acclimatation à l’altitude et ensuite la marche d’approche. La RE2020 n’est pas brutale, c’est bien une trajectoire progressive et exigeante qui va tous nous imposer de changer nos pratiques, au fur et à mesure, mais en profondeur.

Certains disent « il n’y a pas que le carbone dans la vie », cette nouvelle donnée ne risque-t-elle pas d’occulter d’autres priorités ?

En fait, c’est l’inverse qui va se passer. Le carbone ouvre un champ d’exploration considérable.

Il faut avoir conscience que l’analyse du cycle de vie (ACV) est basée sur des données précises et complètes, via les Fiches de Déclaration Environnementale et Sanitaire (FDES) pour les produits et le Profil Environnemental Produit (PEP) pour les équipements techniques. Cela veut dire que le profil environnemental et sanitaire normé et très détaillé de chaque composant va désormais être fourni et peut potentiellement être pris en compte.

Même si au départ on se limite à la mesure du carbone, en réalité une fois que cette logique est enclenchée, chaque maitre d’ouvrage, maitre d’œuvre, ou constructeur pourra aller chercher d’autres critères de performances qu’il jugera utiles ou impératifs, compte tenu de la nature, de l’emplacement, des objectifs, voir même de la philosophie ou du sens de son projet.

A partir du moment où l’on aura tous implémenté cette logique de questionnement systématique des FDES et PEP détaillés par éléments et sous éléments dans chacun des lots, rien ne sera plus simple que de regarder d’autres critères !

D’une certaine façon, on peut dire que derrière le CO2, il y a l’analyse de cycle de vie. Et comme on parle de la vie, on va nous demander des indicateurs de vie. Nous disposons avec les FDES, d’indicateurs d’impacts sur la santé, sur la qualité de l’air que l’on respire, sur le confort sous toutes ses formes et ceci pour chacun des moindres composants du bâti. 

La santé va s’associer aux critères scientifiques du bâtiment. C’est déjà en partie intégré dans la RE2020 avec le confort d’été et la Qualité de l'Air Intérieur (QAI), mais cela va sans doute s’élargir à d’autres critères avec le temps. Les indicateurs de santé vont s’imposer peu à peu.

En ce sens, on se rapproche de la logique développée depuis plus de 30 ans par le PNUD, Programme des Nations Unies pour le Développement via l’IDHP Indice de Développement Humain corrigé des Pressions exercées sur la Nature. Il s’agit dans l’esprit du PNUD de chercher à diminuer les pressions exercées sur la planète, notamment dans l’acte de construire, tout en se préoccupant en parallèle du développement humain, c’est-à-dire des conditions de vie inclusives comme l'accès au logement, l'employabilité et le niveau de vie en bonne santé physique et mentale.

On ne s’en rend pas encore compte, mais la RE2020 vient de faire rentrer la santé des gens dans nos métiers de bâtisseurs.

Comment est-ce que la profession appréhende globalement ces changements ?

Ces changements, je crois qu’on les regarde encore un peu en silos aujourd’hui, et pas vraiment de façon globale.

La vraie question de fond, est de savoir comment les marchés de la construction vont réagir à cette réglementation.

Prenons l’exemple du constructeur automobile TESLA. Il y a 10 ans, c’était une entreprise moribonde au sens du volume de ses ventes encore très faibles, qui était pour certains « anormalement » valorisée sur le marché financier. Pourtant la finance avait déjà compris que TESLA faisait partie de l’avenir de l’automobile. Aujourd’hui, c’est le véhicule le plus vendu en Europe et la plus importante valorisation boursière de son secteur. Et personne ne s’y trompe, dans 10 ans, les véhicules électriques seront les seuls véhicules motorisés à circuler dans nos rues.

Je crois qu’il va se passer la même chose dans le bâtiment. Les marchés vont se tourner vers le bâtiment bas carbone, économe en énergie et en matériaux, et préservant la qualité de vie malgré le dérèglement climatique.

La RE2020 vient accompagner ce mouvement, elle n’est qu’un moyen de devancer ce mouvement des marchés qui est inéluctable.

La bascule va avoir lieu progressivement, comme pour la voiture.

Les gens vont vouloir de plus en plus de bâtiments vertueux, et la RE2020 leur permettra de le voir avec beaucoup plus de transparence, ce qui,  jusqu’à maintenant, n’était pas possible.

La principale révolution n’est-elle pas cette transparence justement ?

Oui. La transparence des impacts globaux exigibles, c’est ce qui est nouveau. Cela change le regard que l’on va porter à nos ouvrages, car le voile est levé.

Nous sommes quasiment la première profession, dès janvier 2022, à créer son Carbon Score qui va se généraliser dans la décennie pour l’ensemble des produits et équipements industriels. Cette démarche va nous amener à raisonner avec des indicateurs transparents qui nous permettront de vérifier en détails notre impact sur la vie sur terre. C’est cela le grand changement.

La transparence nous permet de rentrer dans la cuisine, nous allons regarder la composition des plats, on va questionner le cuistot, ses fournisseurs, la cuisson.

L’ingénieur adore cela. Il va consulter les indicateurs, il va chercher à les vérifier et les optimiser sur ceux qu’il a entre ses mains, comme la provenance, donc la distance parcourue par les produits de construction et équipements qui impacte largement le bilan carbone. Cette distance est certainement encore largement sous-estimée dans le matériel importé de très loin grâce parfois à des approximations trop optimistes.

La transition digitale va aussi s’en mêler. On pourra rapidement comparer, les impacts des telles ou telles options macro ou micro sur un projet d’aménagement ou de construction, non seulement sur l’aspect CO2 mais également sur beaucoup d’autres aspects essentiels pour notre avenir. Au registre des impacts environnementaux, on ira donc rapidement aussi questionner la pollution ou l’acidification de l’air et de l’eau, l’épuisement des ressources abiotiques non renouvelables ou encore les atteintes à la couche d’ozone.

Si vous voulez bien, nous allons maintenant faire un petit travail prospectif, et nous demander en quoi la RE2020 pourrait bouger les lignes de la chaine de valeurs de la construction.

Commençons par la conception, en quoi la RE2020 pourrait changer la façon de concevoir les bâtiments ?

En ce qui concerne la conception, pour optimiser les impacts carbones et demain d’autres paramètres, la quantité d’informations que l’on va collecter va modifier le rôle de chacun.

Pour comparer, avec la RT on confiait essentiellement le calcul aux thermiciens, on faisait confiance à un mono-métier qui amenait les autres acteurs de la construction à jouer sur les paramètres qui influaient sur ses propres simulations thermiques. La discussion était celle d’un spécialiste à l’ensemble de la chaîne.

Là, c’est toute la chaîne qui s’adresse à tout le monde, cela change la donne. Chacun aura quelque chose à raconter sur son propre impact, sur ses choix, et aura des paramètres à faire bouger, en fonction des choix des autres acteurs.

Il y a une sorte de dynamique d’acteurs qui va se mettre en place. Chaque spécialité va devoir s’intéresser aux spécialités des autres pour pouvoir trouver le meilleur compromis.

Face à ces nouvelles exigences d'approche globale et holistique induite par la RE2020, on pourrait imaginer demain des intégrations verticales comme l’a tenté KATERRA aux USA, mais cela ne fonctionne pas car le marché n’est pas assez régulier et fluide, les frais fixes colossaux ayant détérioré la trésorerie jusqu’au dépôt de bilan.

La réponse européenne sera à mon sens plus proche de « l’entreprise étendue », dans laquelle on s’associe de façon stable et permanente, aux partenaires jugés les plus pertinents et fiables, pour faire les réponses les plus efficientes, sur un segment de clientèle ou de projets donnés. Il s'agit bien de chercher à maîtriser la dérive des prix des constructions que l'on souhaite toujours plus durables via la RE2020, dans un contexte pourtant de hausse structurelle de la ressource.

Le processus va changer. Car à partir du moment où construire bas carbone est devenu la règle, de surcroît aux exigences croissantes dans le temps, on va se rendre compte progressivement que les solutions permettant de faire baisser à la fois le poids en GES et les coûts économiques sont liées.

Nous ne pourrons plus concevoir "en chambre", ensuite estimer les coûts puis faire chiffrer par le corpus des entreprises.

La conception de « l’entreprise étendue » va s’opérer de plus en plus en mode Co-design et questionner, sur toute la chaîne de valeur, les ressources limitrophes au sens large, disponibles au temps t.

Pour réussir le challenge du bas carbone à un prix contenu, la création des projets se fera alors avec toutes les parties prenantes autour de la table en composant ensemble à partir, primo, des ressources humaines manufacturières mobilisables et, secundo, sur la base des ressources en matières premières brutes, transformées ou de seconde vie maîtrisées et concepts ou procédés constructifs exploitables. Sans oublier d'inviter la logistique, le montage et demain le démontage.

Car celui qui ne va pas sécuriser son approvisionnement ne pourra pas maîtriser sa conception ou son chantier. Sécuriser nous incitera à regarder plus le local, à constituer ces associations stables, afin de mieux maîtriser les coûts de sortie.

Cela nous amènera aussi à questionner voire à corriger nos niveaux d’importations, pour les matériaux ou les équipements techniques, vers plus d'indépendance donc de sécurité en termes d'approvisionnements.

Table-ronde entre le Premier Ministre et la filière bois - 24 juillet 2021 - Piveteau Bois

Il faudra un chef d’orchestre de cette offre globale. L’architecte a le profil pour cela avec un rôle qui ne sera plus seulement de créer du sens par de la qualité architecturale, mais de créer un sens global. Il sera amené à retenir parmi tous les critères qui lui seront présentés par les acteurs qu’il aura associé, les 5 qui donneront le plus de sens au projet.

Il va devoir débusquer les pépites du développement durable que chacun des partenaires peut apporter.

En quoi la RE2020 pourrait changer l’organisation des entreprises ?

Face à l'exigence d'approche globale induite par la RE2020 et aux effets de la crise environnementale qui vont fortement impacter les marchés dans les prochaines années avec des pénuries en tous genre, les entreprises vont avoir à travailler encore plus ensemble.

Certaines ont déjà bougé leurs lignes, ont interrogé leur chaîne d’approvisionnement, ont passé des accords avec des fournisseurs de matériaux décarbonés. Il y a des constructeurs qui intègrent des compétences globales, des BET, des concepteurs globaux.

Les artisans, les PME, les ETI, toutes les entreprises vont devoir raisonner de façon globale, en continuant de maîtriser leur métier, mais en intégrant les paramètres des autres.

Visite conjointe d'ARTIBAT le 15 octobre 2021 par Phillipe PELLETIER (Plan Bâtiment Durable) et Jean-Christophe REPON (CAPEB)

Les plus petits acteurs, les artisans qu’on a rencontrés récemment à ARTIBAT, peuvent marquer leur différence dans ce monde en évolution et créer leur sillon. Il y a tellement de critères qui vont être demandés qu’il peut y avoir des acteurs qui seront bons uniquement sur deux critères, et qui sortiront leur épingle du jeu, car on aura absolument besoin d’eux pour certains projets.

Par exemple un artisan qui, dans son ADN, a toujours cherché pour des questions de bon sens à se fournir dans un environnement proche, s’il amplifie cela, et le fait savoir, il pourrait devenir très performant pour des ouvrages publics à la fois bas carbone et attentifs aux acteurs et emplois locaux. Ce peut être un véritable avantage compétitif.

En ce qui concerne la maîtrise d’ouvrage, est-ce que la RE2020 vient aider les donneurs d’ordre, ou est-ce pour eux une complication de plus ?

Il ne faut pas se leurrer, le monde qui est devant nous est plus compliqué qu’avant. Je le dis à nouveau, ce n’est pas la réglementation qui rend les choses plus compliquées, c’est le dérèglement climatique pour lequel nous avons notre part de responsabilité. La réglementation nous donne un cadre pour y faire face tous ensemble, en cohérence.

Aujourd’hui, quand un maître d’ouvrage interroge son écosystème, il demande d’abord de clarifier la situation. Il a compris que la thermique n’est plus le seul critère, qu’il faut intégrer plein d’autres critères comme le carbone, le sol, la ressource, les îlots de chaleur, l’intensification des usages, etc. Il nous demande d’éclaircir le paysage et de l’aider à faire des choix.

Je suis persuadé qu’une partie de la transformation doit venir dans l’accompagnement des maîtres d’ouvrages dans leurs choix, par du benchmark, pour leur montrer des retours d’expérience qui fonctionnent, pour qu’ils fassent dans leur programmation les efforts qu’ils auront décidé en toute connaissance de cause.

Cette capacité à faire les bons choix programmatiques va devenir cruciale.

Le 1er janvier 2022, date d’application de la RE2020, c’est dans quelques semaines. La profession est-elle prête ?

Je vais être clair. Non, la profession n’est pas totalement prête. Il y a un peloton qui a expérimenté E+C- dont le raisonnement est très proche de la RE2020. Il y a eu en tout un peu plus de 800 projets E+C-, les acteurs qui y ont contribué sont ce peloton de la RE2020.

Mais il y a beaucoup de gens qui s’inquiètent, qui se disent ne pas être prêts et qui seraient tentés de vouloir retarder la réforme. Ce serait un mauvais calcul, car la dégradation climatique, elle, ne fait pas de pause.

Comme la réforme démarre simplement par une obligation de regarder de près les composants du bâtiment, tout le monde va pouvoir s’y mettre.

Très vite, on va se rendre compte qu’il y a des trous dans la raquette du côté des fournisseurs, des industriels et des négociants. Il y a des produits qui risquent d’être mal positionnés dans les évaluations, surtout si elles sont par défaut. Il y a donc encore du travail de mesure à faire et d’établissement des FDES et PEP.

Il va falloir très vite mettre en place un accompagnement des fabricants et des professionnels du négoce pour que les produits soient le moins possible calculés par défaut, car c’est pénalisant pour tout le monde, à commencer par la transparence. Nous allons aussi devoir questionner des fiches déjà existantes pour tenter de les affiner.

Est-ce que construire avec la RE2020 va coûter plus cher ?

Initialement, les surcoûts seront inférieurs à 5%, c’est ce qu’annonce le Ministère, pour ensuite diminuer par effet d’apprentissage et grâce aux transformations structurelles qui seront engagées.

Il faut se rappeler que les surcoûts liés à la RT2012 avaient été anticipés autour de 10% pour être rapidement absorbés grâce aux effets d’apprentissage.

Si on porte un regard plus large sur la situation, plutôt que de parler de surcoûts, c’est à mon sens l’inverse qu’il faudrait dire, car ne rien changer coûterait de plus en plus cher. On le voit bien avec la crise de la ressource actuelle, mais aussi si on comptabilisait les effets indirects des dégradations de notre environnement, ce que l’on ne fait pas encore.

Je crois que l’on ne verra pas d’impact majeur sur les prix liés spécifiquement à l’application de la RE2020. Cela ne veut pas dire que les prix ne vont pas monter, mais si c’était le cas, cela serait pour d’autres raisons.

Vous parliez tout à l’heure d’accompagnement. À votre avis, la profession a-t-elle besoin d’être accompagnée ?

Effectivement. Je crois que chaque corps d’état va devoir être accompagné pour élargir sa vision et intégrer la puissance de tous ces nouveaux critères qui doivent devenir un atout et pas seulement une contrainte de plus. Je pense en particulier à la conception globale qui va aussi avoir besoin d’être accompagnée. Il y a une éducation à l’approche globale qui n’est pas enseignée aujourd’hui dans les écoles.

C’est tout l’intérêt des centres de ressources ou des clusters de l’écoconstruction comme NOVABUILD, qui sont présents dans toutes les régions avec le réseau Bâtiment Durable, que de pouvoir diffuser cette vision globale et sensibiliser à la démarche bas carbone.

Je crois aussi que le rôle des centres de ressource sera de révéler les pépites RE2020 insoupçonnées qu’il y a chez chacun des acteurs de la construction.

J’attends d’eux qu’ils soient des améliorateurs de la RE2020.

Pour terminer cet échange, j’aimerais vous interroger sur la finalité de la RE2020 qui est de diminuer nettement l’impact de nos ouvrages, notamment l’impact carbone.

Cette diminution passe nécessairement par une culture de la sobriété, une culture du moins, du peu, du presque pas, et même parfois du rien. Comment à votre sens peut-on parvenir à la sobriété constructive de notre secteur ? Ou, dit autrement, comment mesurer le néant, ce qui a été évité, ce qui n’est pas fait ?

Aujourd’hui, la RE2020 s’intéresse au neuf, à ce qu’on va construire. Mais sa logique va s’installer également dans la réhabilitation.

Car ce qui est formidable par rapport à la révolution que j’évoquais tout à l’heure, c’est que pour promouvoir la réhabilitation, on a besoin de la transparence et de l’approche multicritère globale allant au-delà de l’indicateur carbone.

Planète Recyclage - Charier TP

Cela se comprend très bien. J’en ai fait l’expérience sur un projet sur lequel nous avons travaillé. J’ai regardé la différence du bilan carbone entre un bâtiment tertiaire des années 70 réhabilité et son clone dimensionnel reconstruit en neuf après démolition du premier.

C’était presque contre-intuitif pour moi, les écarts carbones n’étaient pas mirobolants, pour 3 raisons.

Premièrement parce que le bâtiment est là depuis plus de 50 ans, donc au sens de la méthode ACV, tous ses matériaux et constituants ont « payés leur dette environnementale ». Cela signifie que sa démolition est neutre d’un point de vue émissions carbones, même pour celles liées aux matériels et engins de déconstruction comptabilisées dans l’impact du cycle de vie précédent !

Deuxièmement parce que en réhabilitation les lots architecturaux et techniques sont nécessairement remis aux standards d’aujourd’hui, donc en poids carbone vous n’avez en plus dans le neuf que celui des fondations et superstructures qui ne pèsent, on n’en a pas toujours conscience, que 35% du bilan GES des produits de construction et équipements.

Enfin troisièmement, les performances thermiques du neuf restent supérieures à celles de la passoire thermique réhabilitée, sauf à surinvestir sur cette dernière. Comme le contenu carbone des consommations énergétiques est comptabilisé sur 50 ans, d’un point de vue carbone il y a ici un léger avantage en faveur du neuf.

Au final, la réhabilitation conçue au standard BBC Effinergie n’est que 20% plus performante d’un point de vue carbone, car elle plane encore à 1,2teq.C02/m² alors que le neuf conçu au seuil maxi du niveau E2C1 est à 1,5teq.C02/m². C’était quand même assez décevant…

Alors, j’ai été regarder tous les autres critères, notamment les critères d’épuisement des ressources. En réhabilitant on économisait plus de 800m3 de sables, plus de 1 000 m3 de granulats non prélevés. En terme de pollution, on évitait près de 2 500 m3 de béton en décharge, préservant l’équivalent d’un terrain de football de terres naturelles. Sur le plan de la santé c'était probant aussi au regard de la qualité de l’air préservée sans démolition des structures béton et vis-à-vis des nuisances non générées liées aux bruits et à la noria de 300 allers-retours de semi-remorques en ville.

Cerise sur le gâteau, la réhabilitation s’avère aussi moins chère, de peu, mais cet écart en prix ne fera qu’augmenter.

Bref, la messe était dite. J’ai mis tous ces critères en évidence, j’ai été voir le donneur d’ordre, et il a décidé de garder l’ancien, ce qui n’aurait pas été si évident sur le seul critère carbone.

Afin de privilégier la rénovation à la démolition / reconstruction, je propose donc que nous réfléchissions dès maintenant à un Label dédié spécifiquement à la réutilisation du parc bâtimentaire « déjà là », s’appuyant sur la logique de la RE2020.

J'imagine une sorte de "RE-REHA 2020" qui permettra d’intégrer dans la rénovation, outre le carbone mais aussi d’autres critères comme les prélèvements de matières, les pollutions, la santé, etc.

Vous êtes donc optimiste pour la suite ?

Si je suis inquiet sur l’avenir de nos sociétés quant à la dégradation de notre environnement, comme je reste dans l’action, je ne peux qu’être optimiste. 

Je vous remercie.

Propos recueillis le 26 octobre 2021, par Pierre-Yves LEGRAND, directeur de NOVABUILD

(3) Commentaires

Une interview riche, inspirante, éclairante et finalement très positive, dans un contexte politique, économique et environnemental tendu, ça fait du bien. Merci Mr Rossez et Merci une fois encore, à l'équipe Novabuild pour la qualité et la pertinence de vos événements, articles, interviews etc.
Trés intéréssant et complet.
Merci pour ce partage. On reste optimiste et on a chacun·e une partie de la solution. nota : pour la légende de la photo / Artibat, Phillipe PELLETIER est accompagné de Jean-Christophe REPON, président de la CAPEB

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