Interview du mois de juin | Gaëtan PÉRISSÉ, comprendre la crise de disponibilité des matériaux de construction

Publié le

02/06/2021

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Bonjour Gaëtan PÉRISSÉ. Vous êtes responsable du développement commercial de CAVAC biomatériaux et de BIOFIB isolation pour la région Grand Ouest, et nouvellement élu administrateur de NOVABUILD, représentant les filières de matériaux au sein de notre Conseil d’administration.

Pour l’interview du mois de NOVABUILD, nous voulions avoir votre point de vue sur ce qui se passe en ce moment sur le marché des matériaux.

Le marché des matériaux aujourd'hui est dépourvu de toute logique !

D'un côté, certains n’arrivent pas à réparer un simple outil de découpe car il manque juste une pièce qui est devenue introuvable alors que d'autres subissent des prix qui se sont envolés de 50% et sans disponibilité pour ce qu'ils recherchent.

Parlons de la pénurie des matériaux. En ce moment, est ce que CAVAC biomatériaux et BIOFIB sont concernés ?

Oui, et non.

Pour vous expliquer ce qui est en train de se passer, je vais effectivement dans un premier temps prendre appui sur la CAVAC Biomatériaux, filiale de la coopérative agricole CAVAC qui fabrique les solutions d’isolation Biofib à base de chanvre local.

Une vision globale de la question de la disponibilité des matériaux de construction

Pour élargir le sujet et avoir une vision globale de la question de la disponibilité des matériaux, je me reporterai tout au long de cet entretien à des conversations que j’ai eues ces derniers jours avec Michel BROCHU, président régional de la CAPEB des Pays de la Loire, Jean-Pierre CHATEAU, délégué régional de la FFB, Nicolas VISIER, délégué général d’Atlanbois, Jonathan LEPLAY, vice-président d’Echobat et cogérant de Biosfaire et Pierre-Yves LE FOLL, directeur de la CERC des Pays de la Loire.

Pour revenir à nous, la maîtrise de notre sourcing agricole, effectué par nos agriculteurs coopérateurs sur notre territoire, nous permet d’anticiper nos besoins en chanvre et lin à N-1. Grâce à cette maîtrise d’approvisionnement de la matière première nous ne souffrons pas de pénurie de fibres végétale et ainsi nous ne sommes pas directement dépendants du marché international.

Notre limite étant que la production est alignée sur ce que le végétal a fourni l'année précédente. D’où ma réponse nuancée à votre question.

Est-ce qu’on peut dire que c’est toute la filière des biosourcés qui est concernée ?

Pas seulement. Toutes les filières du bâtiment sont concernées.

Toutefois, il est vrai que, depuis des années, les filières des matériaux biosourcés ont travaillé pour leur développement et la reconnaissance de la qualité constructive de leurs produits. Ce travail a produit un résultat : une demande croissante et une reconnaissance de la qualité constructive des produits.

Quand la crise sanitaire a un impact sur le marché des matériaux

Et ce point d’étape coïncide avec une crise sans précédent, celle du Covid.

Le Covid a créé des difficultés d’approvisionnement dans un nombre incalculable de produits, et pas seulement dans notre secteur, je pense à l’automobile qui est à la peine également.

Mais comment peut-on expliquer ce qui se passe en ce moment sur les matériaux, et en particulier, quel lien faites-vous avec le COVID ?

Le marché du biosourcé est désormais reconnu, et la période, notamment avec le confinement, a permis à beaucoup de monde de prendre connaissance de ses atouts, de participer à des Visio et a créé une sorte d’engouement pour nos matériaux.

Une problématique de disponibilité s’est créée, je dirais, un peu artificiellement, selon le principe que j’appellerais « le syndrome de la grève des raffineries de pétrole ». C’est à dire qu’à un moment, tout le monde se rue sur le produit, même quand on n’en a pas besoin, ou en tous cas, pas dans ce volume.

Ce syndrome est apparu car il y a eu auparavant un étalement des volumes dans beaucoup de points de vente, avec du surstockage par endroits et de sous-stockage ailleurs. Là où la distribution était auparavant fluide, des goulots d’étranglement sont apparus.

Enfin, et plus spécifiquement sur la filière bois, le marché américain de la consommation de bois a explosé, en particulier le marché du bois de construction notamment celui de la maison individuelle qui tant dans la rénovation que la construction neuve est très consommateur en bois.

En gros, les 2-3 millions de m3 qui venaient d’Autriche et d’ailleurs en Europe, , viennent plus difficilement en France, et partent sur les marchés américains. Ce qui est étonnant, c’est qu’à l’échelle européenne, nous assistons à une surproduction qui devrait être favorable à tous, mais qui du fait de ces déséquilibres, ne parvient pas à répondre au surcroît de demande.

C’est pour moi un résultat de la pandémie.

De plus, de nombreux pays producteurs de co-produits (métal, mécanique, etc.) ont interrompu leur production pour se concentrer sur la crise sanitaire, et qui, même un an après, n’arrivent toujours pas à produire autant qu’avant.

Cela me fait penser à la crise de 1998 après la tempête, où il y a eu pendant 6 mois à un an de saturation pour tous les métiers de la couverture. Mais à l’époque, ce n’était qu’un métier qui était concerné, et c’était localisé. La crise actuelle touche tous les secteurs, et à l’échelle mondiale.

Peut-on parler de pénurie des matériaux?

Pierre-Yves LE FOLL pour la CERC (Cellule Economique Régionale de la Construction) indique que l’on manque actuellement d’indicateurs objectifs et de méthode opérationnelle pour mesurer tout cela, en particulier à un niveau régional, et aller au-delà des indices de prix macroéconomiques publiés par l’INSEE. Il y a un enchevêtrement entre les effets conjoncturels et les questions structurelles. La profession va tenter de s’organiser pour y voir plus clair dans les prochains mois.

Vous avez retracé le mécanisme de cette pénurie. Pour aller plus loin, sur le marché, cela se traduit comment, par une hausse des prix, des retards de livraison, ou des produits non disponibles ?

Concernant les solutions d’isolation biosourcée, je ne parlerai pas de pénurie, parce que, quand on est à une croissance de 60%, on ne parle pas de pénurie.

Le vrai sujet, c’est une difficulté d’approvisionnement généralisée pour répondre à une offre hyper soutenue. En 1998, les difficultés étaient identifiables, là, elles apparaissent sur tous les secteurs d’activité qui permettent de construire des logements.

Ne pas opposer les marchés et les filières

Et pour reprendre votre triptyque hausse des prix, retards de livraison, ou produits non disponibles, tout ceci se retrouve sur quasiment tous les marchés, dans des proportions variables.

L’impression que l’on a, c’est que cette crise de disponibilités touche principalement les matériaux biosourcés. C’est votre sentiment également ?

Je ne crois pas que ce soit productif que de vouloir opposer les marchés et les filières. Nous devons raisonner globalement, et penser que nous sommes en train de vivre le passage à une construction plus durable.

A croissance égale, qui est, je le rappelle, de + 60% pour les bio sourcés en isolation, personne ne peut répondre une telle demande. Le minéral ne pourrait pas non plus répondre à une croissance de 60%.

Je me rends compte que nous nous trouvons dans une situation où, en fait, tout le monde veut travailler ensemble. On n’a jamais autant parlé de mixité des matériaux. La crise actuelle n’oppose pas les branches car les problématiques sont communes. En y allant ensemble, on trouvera ensemble des solutions.

Cette croissance correspond à une mutation du secteur de la construction, mais le signal qui est envoyé au secteur, notamment à ceux qui doutent encore de la trajectoire bas carbone, c’est que les matériaux peu carbonés ont des difficultés à répondre à la demande. Cela ne vous inquiète pas ?

Ce n’est pas ma vision. Il y a en ce moment de nombreuses usines en construction pour répondre à l’augmentation de la demande en isolation, à la fois dans le bio sourcé et dans l’isolation d’origine minérale.

Actuellement toutes les unités pour la plaque de plâtre sont saturées, car la rénovation a pris un essor énorme pendant le Covid, notamment du fait de l’inactivité d’un certain nombre de professions. Les restaurants ont tous refait en même temps leurs aménagements. Et les particuliers ont axé leurs priorités sur leur logement.  Tout ceci a un impact sur la disponibilité des matériaux.

Le bon produit, au bon endroit

Qu’on soit bien clairs, le problème n’est pas le transfert du minéral vers le bio sourcé. Le bio sourcé ne cherche pas à capter les volumes du minéral. Notre cible, c’est la construction durable, celle qui qui va durer, c’est donc la règle du bon produit au bon endroit par rapport à un usage qui va s’imposer.

Si on pense au Lycée de Nort sur Erdre (44), on est typiquement dans l’équation du bon produit au bon endroit. On est dans un mix produit, qui va peu à peu devenir la règle.

Le seul produit qui ait quelque chose à perdre dans le développement de la construction durable, c’est l’énergie et sa consommation.

Quand on voit des prix s’envoler, on ne peut pas s’empêcher de penser qu’il y a une part artificielle dans cette crise. C’est aussi votre vision ?

Oui. Il y a une manipulation des prix quelque part.

Nicolas VISIER pour ATLANBOIS souligne bien l’effet spéculatif du moment. Certains profitent de la situation de hausse des tarifs pour se placer et spéculer. Il y a des gens qui transportent des matières premières uniquement pour faire du gain.

Nous aussi, nous avons été obligés de passer une hausse, de quelques pour cent, mais pour le bois d’épicéa par exemple, la hausse peut aller jusqu’à 40%.

Le bois, à mon sens, devrait devenir une ressource propre à l’Europe, et devrait rester sur le territoire européen. Cela permettrait de répondre à la croissance de la demande et de la production.

Face à cette situation, que pouvons-nous faire ?

Commencer par boire une bière, c’est le jour où jamais (!). [Ndlr : l’interview s’est déroulé le 19 mai 2021, jour de la réouverture des terrasses de restaurant]

Je suis quasiment certain que le fait que la restauration puisse réouvrir et que les gens puissent à nouveau débattre autour d’un bon repas, permettra aux hommes et aux femmes d’imaginer leur avenir ensemble.

Se remettre tous autour de la même table

Dans mon métier, je constate que les meilleures décisions se font souvent dans les endroits dont on a été privé pendant un an.

Michel BROCHU pour la CAPEB m’a dit qu’il faut remette en priorité l’humain et le « travailler ensemble ». La solution est là, à portée de main, ou de fourchette...

Jean-Pierre CHÂTEAU, pour la FFB, parle du dialogue inter-branches, tout cela se rejoint. Il ajoute qu’il ne faut pas tout attendre d’une décision gouvernementale, la décision doit être humaine et groupée. Et de ce moment délicat, il doit en ressortir une cohésion.

Nous devons essayer de prendre du recul. Pour J-P CHÂTEAU, et je partage cette idée, les crises accélèrent les mutations. Il faut travailler ensemble, même s’il n’y a pas de visibilité immédiate sur la porte de sortie.

Dans le Sud-ouest, dont je suis originaire, quand on voit les gros nuages noirs arriver au loin, on se sécurise, en famille, on laisse passer l’orage à l’abri, et puis, à un moment, cela s’arrête, et là, on peut ressortir.

Pierre-Yves LE FOLL se demande quant à lui, si le plan de relance à 2 ans n’est pas organisé sur une période trop courte qui risque de créer un effet de « surchauffe » suivi d’un recul pouvant être brutal. Pour limiter ces effets de « Stop and Go » et pour répondre à la question de la disponibilité de ressources, il serait sans doute souhaitable d’envisager le plan de relance sur une période plus longue, par exemple 5 ans.

Et de votre côté, à CAVAC Biomatériaux, quelles solutions mettez-vous en œuvre pour baisser la tension sur les marchés ?

Il y a d’abord une réponse professionnelle et de filière à la demande exponentielle. La filière chanvre est organisée, et elle renforce son organisation par rapport à la crise. Prenons l’exemple de la chènevotte bâtiment, en accord avec tous acteurs de la filière (Interchanvre et Construire en chanvre) il est apparu pertinent et adapté au marché de proposer du vrac, alors qu’avant on était seulement sur des ballots de 200 litres. Cela permet de mieux ajuster les stocks, de réduire les délais de livraison. C’est aussi en phase avec la nécessaire réduction de l’usage des emballages plastique.

La réponse de la filière chanvre

Il y a aussi la réponse de l’entreprise. Nous sommes des industriels, et quand nous prenons une décision, il faut 6-8 semaines pour que ses effets soient visibles, à outil de production constant, et cela peut être plus long s’il s’agit d’augmenter la capacité de production.

Le groupe CAVAC Biomatériaux a décidé l'extension de Biofib'isolation, sa filiale fabriquant des produits isolants à base de chanvre cultivé localement.

Et au-delà de la filière que vous représentez, que peut-on peut faire localement ?

Je crois qu’il est très important d’intégrer dans les discussions la question de la logistique. Dans toutes les discussions interbranches, il manque souvent la recherche de cohésion avec le négoce et la logistique.

Le bon stock, au bon endroit

Il faut non seulement mettre le bon produit au bon endroit, mais il faut avoir le bon stock au bon endroit.

Les négoces peuvent planifier leurs besoins car ils sont en lien avec les fabricants, ils connaissent déjà leur chiffre d’affaires à 6 mois. Une fois ce travail réalisé, ils peuvent revenir vers les industriels pour que nous planifiions la livraison au bon moment.

Il y a peut-être un outil numérique à créer pour favoriser le prévisionnel.

Et au-delà du négoce ?

Il y a aussi des choses à mettre en place pour rassurer la maîtrise d’ouvrage. Pour la rassurer, d’abord, il faut qu’elle comprenne comment ça marche. Il faut l’intéresser plus à la production, l’inviter dans les usines, dans les dépôts. Il faut qu’elle accepte les délais quand on ne peut pas faire autrement. Il faut changer les règles de contrainte de délais dans les marchés sur ce point, c’est important. Le maître d’ouvrage public doit accepter le fait qu’il n’aura peut-être pas son école à la rentrée, ou le particulier n’aura pas sa maison à la fin de son prêt-relai. Il faudra accompagner ces situations qui peuvent être délicates, comme le suggère Jean-Pierre Château.

Chaque acteur de la construction doit s'intéresser à la question de la disponibilité des matériaux

Cette démarche réaliste, qui colle à la réalité du terrain, permettra de relâcher la pression actuelle que l’on retrouve à tous les stades, comme me l’a clairement rappelé Michel BROCHU, pour la CAPEB.

Du côté des entreprises de construction, Michel BROCHU, a raison d’indiquer qu’il il faudrait renforcer les bureaux d’études dans les entreprises, pour anticiper les marchés à horizon 6 mois.

Jonathan LEPLAY, vice-président d’Echobat et cogérant de Biosfaire, indique également qu’une des nombreuses réponses à la difficulté d’approvisionnement, en plus de la multiplication de l’offre des unités de production dans le biosourcé, c’est que peu à peu chaque matériau va trouver sa place. De nouveaux marchés vont s'ouvrir grâce aux innovations et à la normalisation des produits. De nombreux avis techniques arrivent avec de nouveaux matériaux ou de nouveaux usages tel que l'isolation par l'extérieur, l'isolation des toitures terrasse, la construction en bloc de chanvre, etc.

En résumé, on doit demander au maitre d’Ouvrage d’anticiper le fait qu’il peut avoir des délais, le négoce doit jouer le jeu du bon stock au bon endroit, l’industriel doit sécuriser et caractériser le matériau pour qu’il soit utilisé au bon endroit, et l’entreprise doit avoir le plus de visibilité possible sur la disponibilité des matériaux.

Vous parliez tout à l’heure de la mutation du secteur de la construction, on peut penser qu’on change de monde, et que l’on se remet en connexion avec le caractère non infini de nos ressources, ce qui implique que l’on ne peut plus disposer systématiquement de tout ce qu’on veut quand on le veut. Cette crise ne révèle-t-elle pas tout simplement le retour à un monde où l’on accepte ces limites ?

Cette question me fait penser au réemploi, avec des initiatives comme Articonnex ou Cycle Up, ou celles des recycleries. Les acteurs du bâtiment ont récemment consommé les produits comme le fait la société de consommation depuis les années 60, sans limites autre que financière. Ce modèle n’est possible que s’il y a de la disponibilité. Aujourd’hui, avec cette crise des disponibilités, on prend ce dont on a besoin mais à condition que ce soit disponible, comme quand on décide de construire avec des matériaux de réemploi, on fait avec ce qu’on trouve.

L'exemple du réemploi pour comprendre la situation actuelle

Nous sommes dans une filière contrainte sous plusieurs aspects. Il y a une problématique foncière qui n’est pas infinie, une problématique de disponibilité des matériaux, mais à plus ou moins long terme, un problème de disponibilité de la main d’œuvre. Nous allons devoir apprendre à vivre avec cela.

Nous sommes encore aujourd’hui dans une société excessive, nous devons réapprendre à limiter nos excès.

Ce qui était devenu irrationnel, par exemple, de réparer un produit qui ne marche plus alors qu’il suffit de le jeter et d’en racheter un nouveau, et bien ce comportement qui paraissait irrationnel, est devenu le métier de Startups florissantes, c’est plutôt rassurant !

Cette crise pose aussi la question de la recentralisation des achats ?

Vous avez raison. La solution se trouvera dans une régionalisation des achats, qui va être vertueuse, car elle est simplement logique. Prenons le bois, il y a toute la ressource nécessaire en Europe, et du fait de l’ouverture des marchés, une crise mondiale vient nous déstabiliser. Si nous nous plaçons dans une boucle locale, nous échapperons à ce type de difficultés.

Valoriser les boucles locales

Le rôle d’un acheteur demain, sera, à partir d’un système constructif donné, de chercher les matériaux en proximité.

Cette recentralisation des achats donne des émois à tout le monde !

Elle va permettre des discussions, tout le monde ne sera pas d’accord sur les solutions, mais cela permettra de prendre conscience qu’il y a un problème commun. On n’avait plus de problème commun, et c’est peut-être une chance d’avoir un problème commun, c’est dur à vivre dans un premier temps, mais cela recentre les choses.

Je vous remercie.

Propos recueillis par Pierre-Yves LEGRAND, directeur de NOVABUILD, le 19 mai 2021

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