Editorial de Laurent ROSSEZ | Plaidoyer pour en finir avec une lecture stérile de nos bilans

Publié le

06/06/2018

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Plaidoyer pour en finir avec une lecture stérile de nos bilans

Portons-nous le bon regard sur l’état de santé de nos entreprises ?

A l’heure où nous arrêtons les bilans 2017 de nos sociétés et que nous nous projetons déjà par comparaison vers ceux de l’année en cours, je vous propose en tant qu’adhérents de NOVABUILD de nous montrer novateurs dans l’analyse que nous en faisons et proposons à l’interne et vers l’extérieur. 

Je dis cela parce que nous regardons aujourd’hui la performance de nos entreprises avec un compte d’exploitation exclusivement financier qui juge avant toute chose la performance économique.

Pour autant, cette forme d’analyse purement financière a aujourd’hui ses propres limites de part le contexte fini du monde dans lequel nous vivons désormais à crédit. Notre secteur de la construction, de l’immobilier et de l’aménagement du territoire exerce une telle pression, pour ne pas dire prédation, sur le biotope (matériaux et énergies non renouvelables, espaces naturels et biodiversité, rejets de G.E.S. et de déchets non recyclés) qu’il remet nécessairement en cause à termes son propre fonctionnement. Certains présagent un effondrement globalisé avant la moitié du siècle et, soyons lucides, à ce rythme nous en prenons tout droit le chemin.

Vous connaissez mon dynamisme, ma volonté de faire bouger les lignes, d’imaginer des solutions lorsque l’on rétorque qu’il n’y en a pas. Je suis de nature optimiste, c’est pour cela que j’invite ici dans cette tribune à vraiment oser la prise de recul pour porter un regard différent sur ce que l’on nomme la performance.

Car comme je l’évoquais la semaine dernière lors de l’interview vidéo sur le plateau de Bati-Journal TV au Carrefour International du Bois 2018 (lien: https://youtu.be/d50SqxHVNKA) : " notre secteur de la construction et de l’immobilier est véritablement un des premiers concernés pour tenter de respecter les engagements Français de la Cop 21 car il est celui qui consomme le plus d’énergies et le plus de matériaux non renouvelables et qui crée le plus de déchets. "

Il faut introduire environnement & social dans le bilan annuel

Sans cadre juridique, la responsabilité sociale des entreprises RSE est aujourd’hui une initiative volontaire qui consiste à intégrer des préoccupations environnementales, sociales et éthiques dans nos activités économiques comme dans nos interactions avec toutes les parties prenantes, qu’elles soient externes avec nos fournisseurs et nos clients ou internes entre dirigeants, salariés et actionnaires.

Cet engagement RSE non obligatoire n’en est pour autant pas moins vital pour notre avenir.

En effet, si nous voulons réellement changer la donne dans notre secteur de la construction et de l’immobilier au regard des modèles qui nous éloignent des objectifs de la loi de transition énergétique et de la COP21, il faut que nous nous efforcions d’ajouter aux aspects financiers de nos comptes de résultats : une véritable analyse croisée intégrant aussi, par cotation, les aspects environnementaux et sociaux dans les bilans de nos actions, de nos projets, de nos progrès et donc finalement de nos entreprises.

Il est évident que :

  • plus notre contexte économique sera mis à mal par excès de consommations énergétiques, foncières, de matières non renouvelables et non recyclées et donc in fine par excès d’émissions de G.E.S. affectant les conditions mêmes de confort et de santé au sein des villes que l’on érige,

 

  • plus la valeur vénale et intrinsèque des entreprises que l’on dirige sera jugée sur la performance globale à savoir financière, mais aussi sociale et environnementale.

Le système que nous entretenons en vivant à crédit sur notre propre environnement est à ce point périlleux, qu’il est même très vraisemblable que les critères de jugement par notations et cotations de nos entreprises seront assez prochainement directement liés à cette performance globale et croisée.

Il y aura des entreprises réellement engagées dans la voie de la sobriété, de la diminution de ses impacts, dans la recherche engagée de concepts viables et pérennes dans l’acte de construire.

Ces entreprises garderont et accueilleront les talents qui font et feront sa force, qui créeront de la valeur globale grâce à des offres nouvelles en phases avec les attentes de la société vers des solutions simples, authentiques, locales et vertueuses pour l’environnement. Déjà votre engagement sincère à NOVABUILD vous procure une capacité à attirer les bons profils des générations " Y ou millénium " très en attente de sens quant aux parcours professionnels que nous leur proposons.

Il y aura par contre des sociétés qui ne remettent pas en cause les modèles actuels et qui perdront petit à petit du terrain, leur réputation, leur attractivité et pour finir verront leur valeur intrinsèque dégradée.

En regardant nos performances avec les bonnes « lunettes à triple foyer » alliant financier, social et environnemental : nos critères de choix et priorités en sont nécessairement changés.

Par contre, si un cap nouveau n'est pas pris dans ce sens, le paquebot du BTP étant un des premiers contributeurs des dérives et désordres à l'œuvre, nous ne ferons que contribuer impassible à naviguer vers des eaux si tumultueuses qu'aucune machine arrière pour échapper au point de non-retour ne sera possible.

La prise en compte de la RSE : une tendance de fond ineluctable

Vue l’urgence climatique et l’impérieuse nécessité à trouver de nouveaux modèles socio-écologiques, la part des bilans extra financiers des entreprises va inexorablement prendre une importance de plus en plus grande.

Les seuls critères économiques sur lesquels certains banquiers, financiers, associés ou dirigeants jugent encore les bilans annuels deviennent irrémédiablement insuffisants et ceux pour 4 bonnes raisons :

  • La première est dure à admettre mais pourtant bien là : elle est structurelle et liée au fait que notre secteur qui est parmi les plus impactant sur l’environnement ne peut continuer à " scier la branche sur laquelle il est assis ". Il est grand temps d’entrer dans une nouvelle ère de la sobriété, de l’économie circulaire, de l’innovation réellement utile pour améliorer la vie des gens.

 

  • La seconde raison tient au fait que les Français s’intéressent de plus en plus à l’engagement en matière de RSE, jusqu’à en faire un critère de sélection et d’achat. Pour preuve, dans un récent sondage, pour 90 % d’entre eux, la connaissance de pratiques et actions responsables des entreprises en faveur de la préservation de l’environnement est de nature à augmenter leur renommée. Inversement, pour 82% d’entre eux, les entreprises qui n’ont pas de politique RSE ternissent fortement leur image, au point même que toute atteinte avérée que l’une d’elles infligerait à l’écosystème en général (êtres humains, animaux, végétaux,…) ainsi qu’au climat peut conduire à une forme de bannissement du public amplifié via les réseaux sociaux. Enfin, selon une autre étude menée par Havas/CSA : 43 % de la réputation d'une entreprise reposerait sur sa politique RSE ; on comprend alors que cet engagement vertueux est devenu également crucial pour recruter et fidéliser.

 

  • La troisième raison reste plus mercantile mais a son importance : le lien entre le niveau d’engagement responsable des entreprises et leurs performances est désormais prouvé et nos banquiers et financeurs le savent ! C’est ce qu’a démontré en 2016 une expérimentation menée par la Banque de France dans notre région des Pays de la Loire, sous l’impulsion du Centre des Jeunes Dirigeants et de la Chaire RSE d’AUDENCIA. En effet, dans le cas des entreprises engagées dans une politique RSE volontariste, il a été établi que leur performance économique est améliorée de 12 à 13% et que la capacité à honorer leurs engagements financiers est supérieure par rapport à la moyenne du même secteur. Une étude de 2016 de France-Stratégie a abouti aux mêmes conclusions au plan national sur un panel de 8500 entreprises, incluant les PME.

 

  • La quatrième raison provient tout simplement de la chaîne de production de valeur car chaque ETI ou PME impliquée dans la RSE se doit d’exiger le même niveau d’engagement de la part de ses fournisseurs donc potentiellement de chacune de nos entreprises. Même si l’engagement RSE n’est pas encore la priorité stratégique interne, cela peut très vite le devenir afin de remplir le cahier des charges d’un client souhaitant des garanties en la matière.

Il ne faut plus raisonner en coûts mais en investissement

Les travaux de type : prospective, veille, R&D, collaborations entre adhérents, participations aux évènements écoconstruction de NOVABUILD, visent notamment à améliorer notre performance sur le plan sociétal et environnemental. C’est un investissement nécessairement coûteux et non immédiatement lucratif.

Pourtant, la démarche RSE devient de plus en plus rentable tant face aux clients que vis-à-vis des équipes en interne.

Plusieurs l’ont très bien compris et en ont fait un axe stratégique majeur qui contribue à leur développement actuel, comme :

  • Certains majors de la construction qui ont décidé d’évaluer sur le long terme toute leur chaîne d’approvisionnement afin d’encourager et d’accélérer les performances éthiques, sociales et environnementales de leurs fournisseurs.

 

  • L’entreprise SPIE qui revendique sa position dans le top 1% des entreprises les plus vertueuses en matière de RSE en ce qui concerne l’éthique, les achats responsables, l’environnement et la dimension sociale.

 

  • Le leader de la promotion immobilière NEXITY qui annonce qu’une partie de ses salariés demandent de réfléchir à un positionnement sur l’habitat très social, comme l’hébergement d’urgence, les solutions d’accueil aux migrants, ou encore, le développement de pensions de famille ; elle affirme vouloir : « franchir un nouveau cap dans la mise œuvre de sa responsabilité sociétale en s’engageant dans la production de 1000 logements par an d’ici trois ans pour les personnes en difficulté. »

 

  • Ou encore des architectes « militants », comme l’agence adhérente de NOVABUILD Belenfant-Daubas qui expérimente depuis plusieurs années la construction bas carbone avec des matériaux prélevés sur le site de leurs chantiers. Tout comme certaines agences étrangères réputées, comme : Francis Kéré (Burkina-Faso) qui construit en Afrique avec levées de fonds, en terre et avec une main d’œuvre locales ; Carin Smuts (Afrique du Sud) connue pour ses réalisations en co-conception avec les usagers ; ou également Anna Heringer (Allemagne) aguerrie aux constructions dans des pays en voie de développement avec matériaux locaux et main d’œuvre locale.

 

Bien entendu, de nombreux autres exemples probants d’engagements RSE parmi nos adhérents de NOVABUILD existent et se déploient avec force et convictions. On ne pourrait pas tous les citer car ils sont très nombreux.

Encore une fois c'est l'engagement volontaire et l'auto-evaluation permanente qui vont primer

En termes de stratégie globale d’entreprise, la RSE peut être comparée dans sa logique de vision transversale, au nouveau référentiel Alliance-HQE qui concerne les projets de construction en eux-mêmes et qui associe lui aussi des critères croisés, à savoir : qualité de vie, respect de l'environnement, performance économique et management responsable. Le référentiel HQE s’est en réalité lui-même construit autour de ces notions de RSE et il s’appuie essentiellement sur l’engagement volontaire à l’échelle des projets. Notre RSE repose en grande partie sur ce référentiel HQE car nos entreprises seront jugées sur leur impact environnemental, et donc les entreprises de construction le seront sur la qualité environnementale de leurs ouvrages.

Notons que le cadre législatif de la RSE a légèrement évolué avec : en 2015 de nouvelles formes de financement pour les PME à énergie positive et en 2017 la directive Européenne sur le devoir de vigilance vis-à-vis des expositions aux risques environnementaux et sociétaux.

Pour autant, tout comme pour la construction durable, la RSE produit des effets d’autant plus tangibles et positifs pour l’entreprise, qu’elle relève d’un engagement volontaire et non de mesures règlementaires contraignantes. Même s’il reste ici beaucoup de chemin à parcourir car plus de la moitié des entreprises françaises de moins de 50 salariés déclarent : « ne pas connaître la notion de RSE ».

Si vous souhaitez d’ailleurs entamer votre propre évaluation RSE en vous donnant des critères objectivés de l’état des lieux an sein de votre entreprise : je vous invite à tester la plateforme ECOVADIS (startup française qui se développe via une levée de fonds de 30M€ en 2017) déjà utilisée par 30 000 entreprises, dont la moitié du CAC40 et dans 120 pays. Ce logiciel d'analyse comparera vos données avec d’autres sources (ONG, rapports d'audit, diverses bases de données) via 21 critères d’évaluation reposant sur les standards internationaux du développement durable, tels que le Global Reporting Initiative, la norme ISO 26000 ou encore le Pacte Global des Nations Unies. Cela permet de se comparer avec les performances des autres et d’entamer les démarches pour se mettre au niveau si nécessaire.

Si loin de la pensée de Milton Friedman...

On est si loin des considérations du prix Nobel d'économie de 1976 pour qui : " la seule responsabilité sociale de l’entrepreneur est d’augmenter ses profits ". On s’en éloigne même à pas de géant !

Même si ce n’est pas encore une évidence, je suis prêt à prendre le pari que les entreprises de notre secteur qui vont « prendre à bras le corps » dans leur business model ces questions de préservation de la planète et donc de l’humanité, seront dans quelques années les leaders des métiers de la construction et de l’immobilier.

Sous peu, les banques mettront en place des outils de mesure de la performance globale tenant compte des efforts en matière de RSE et faciliteront ainsi l’accès à des formes de financements « verts » ou développeront des produits bancaires dédiés aux entreprises engagées. La Banque de France intègre déjà aujourd’hui auprès de près de 50 000 comptes des critères RSE lors de ses entretiens de cotations. Des produits existent d’ailleurs dans notre région, comme : le prêt Pays de la Loire RSE dédié aux entreprises responsables ou le FRAC qui finance l’accompagnement RSE.

Il est certain en tous les cas que pour notre écosystème : faire bien avec peu, être capable de satisfaire les besoins sans gabegie, maîtriser la résilience et la transformation, intégrer des processus simples de recyclage, proposer des solutions inédites inspirées du vivant, … tous ces sujets vont devenir cruciaux et feront les leaders de demain.

Je me souviens de discussions au début de mon mandat avec des entreprises aujourd’hui convaincues et qui hésitaient à rejoindre NOVABUILD quand je leur disais que l’on se préoccupait de construction durable et qu’elles me répondaient "nous, on construit ce qu'on nous commande ! ". Ces considérations sont derrière nous aujourd’hui, car chacun prend progressivement conscience qu’engager nos projets et nos réalisations dans des démarches environnementales vertueuses et socialement bénéfiques est de notre responsabilité à tous et pas uniquement celle des maîtres d’ouvrages.

Laurent Rossez, Président de Novabuild

Avril 2018

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