Edito de Laurent ROSSEZ | Raison, ou rationnement ?

Publié le

07/11/2019

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Au-dela de 31°c certaines araignées arrêtent de coopérer

Face à une hausse de la température, les chercheurs de l’institut de biologie de Santa Fe ont démontré que certaines espèces d’araignées formant des systèmes coopératifs complexes, peuvent changer radicalement de comportement en  faisant voler en éclat la cohésion de leur groupe (https://royalsocietypublishing.org/doi/10.1098/rspb.2018.1282). Les scientifiques décrivent un « point de bascule », précisément au-dessus de 31°C, entre l’entraide calme et les querelles anarchiques.

Sans faire de raccourcis trop hâtifs en cas de dérèglement climatique sévère et prolongé, une large partie de notre société humaine est probablement arrivée - au minimum - à un point de bascule «psychologique».

Les climatosceptiques sont désormais ringardisés, bientôt ce seront les consuméristes. Et suivront les adeptes de la croissance qui sera devenue un mot vulgaire. Par ailleurs, les éco-conscients sont depuis peu largement majoritaires, les engagés réellement prêts à changer les modèles dans leur vie et leurs entreprises sont en train de rassembler leurs forces et leur courage. Les leaders déjà actifs en montrant l’exemple sont en passe de devenir les modèles qui inspirent.

Nous sommes à un moment décisif. Les dérèglements systémiques provoquent des chocs et des drames quasi permanents. La prise de conscience s’étend car les faits qui nous touchent au quotidien sont palpables et indéniables.

Les constats au dernier sommet de l’ONU sont implacables : le compte à rebours a commencé pour changer les trajectoires qui vont confronter les êtres humains "à une menace existentielle directe". Le changement climatique anthropique et la chute de la biodiversité dus aux pressions exponentielles sur les milieux naturels sont devenues les deux questions déterminantes de notre siècle.

Initiatives des entreprises ou décisions politiques ?

Face à ce risque de « génocide environnemental » dont nous devons avoir tous conscience, chaque entreprise, prise individuellement, reste globalement faiblement engagée. Partir isolément à la conquête de nouvelles façons de créer de la valeur en plaçant comme priorité la préservation de notre milieu n’est pas si simple. La pression du capital reste forte pour une rentabilité court-terme.

La facilité consiste à tirer encore les fruits de notre secteur de la construction, sans fondamentalement en modifier ses fondements. Et ceci même si on sait le système caduc à terme car encore capable de générer en phases construction et exploitation jusqu’à 30% des émissions de GES ; elles-mêmes susceptibles d’exposer à la fin du siècle 75% de la population à des canicules à 50°C de plus de 20 jours ! 

Donc aussi paradoxal que cela puisse paraître, les entreprises ont plus de capacité à s’adapter à de nouvelles règles du jeu, si tant est qu’elles soient applicables à tous, même si elles apparaissent initialement trop contraignantes ou restrictives. C’est pour cela que la volonté politique doit être grande pour imposer des lois et des règles équitables, explicitées et ambitieuses permettant le changement de cap. Si chacun doit faire des efforts en même temps, ils en deviennent beaucoup plus acceptables, c’est vrai pour le monde économique comme sur le plan individuel.

En cela NOVABUILD attend des dirigeants et des élus qu'ils prennent les décisions politiques susceptibles de favoriser les initiatives des entreprises en faveur de la limitation des impacts et l’adaptation face aux dérèglements. Car les violences envers la vie, même si elles s’opèrent lentement, ne doivent plus faire partie des libertés qui sont autorisées.

Des mesures de bon sens et courageuses qui tardent à émerger

Au regard de la gravité extrême de la situation, il faut replacer notre secteur sur la trajectoire vertueuse de diminution des GES établie à la COP21. Il n’est plus question de s’en tenir à des ajustements de détails, des modifications drastiques de nos organisations économiques sont  nécessaires. Nous sommes en guerre, en guerre contre nous-même, contre le dérèglement climatique que nous avons provoqué. En temps de guerre les rationnements sont une solution pour limiter les inégalités. Avant que cet extrême ne s'impose, faisons appel à la raison.

La biodiversité

Concernant la biodiversité, il faut sanctuariser les zones non encore humanisées avec préservation de corridors écologiques pour la faune et la flore, avec aussi des incitations fiscales pour renaturer et végétaliser durablement des zones intra-urbaines.

L’étalement urbain

Plutôt que l’étalement, il faut créer des logements par réhausses, remplissages des dents creuses ou rénovations des friches. Est-il normal de continuer d’accorder des permis de construire à certains acteurs en Ile de France alors qu’un parc de 4 millions de m² tertiaire est laissé vacant par pure spéculation financière ? C’est potentiellement 50 000 familles qui pourraient être logées si les pouvoirs publics imposaient la reconversion de ces m² en logements avant de continuer à miter et grignoter les terrains encore vierges de toute construction.

Faire du neuf avec du vieux

Nous ne devons plus laisser se détruire le patrimoine que nos anciens ont construit, avec des matériaux prélevés sur la nature. Le recyclage du béton est au point techniquement, pour autant il n’est pas encore une pratique courante. Son poids carbone est, et restera très important car il demande beaucoup d’énergie pour sa transformation. Nous devons donc dans la majorité des situations, refuser de démolir les ouvrages occupant les terrains convoités. Nous devons accompagner les collectivités qui refuseront la destruction des ouvrages existants. Faire du neuf avec du vieux doit devenir la pratique courante de nos professions.

Le carbone comme unité de mesure

Il s’agit aussi d’oser contraindre sans état d’âme et retenue l’empreinte carbone de la construction neuve au bon niveau dès le départ, c’est-à-dire au moment de sa conception. Par peur de déstabiliser les équilibres économiques, les seuils de la RE2020 qui se dessinent semblent très prudents et pas à l’échelle des enjeux. Rappelons que pour que cette nouvelle règlementation soit cohérente avec la Stratégie Nationale Bas-Carbone SNBC révisée fin 2018, 100% des constructions neuves doivent être C2 dès 2030.

Vers une taxe carbone

De même, une véritable taxe carbone, assumée et acceptée grâce à des efforts équitablement répartis et des mesures de compensation envers les plus vulnérables, est impérative au regard des objectifs de neutralité visés à l’horizon 2050. Actuellement la France n’est pas dans les clous.

Limiter la climatisation

Il convient de limiter la climatisation à outrance engagée dans le logement avant même d’avoir opéré la rénovation thermique du bâti. Car « climer » son logement est une solution de facilité d’autant plus inéquitable qu’elle réchauffe l’air extérieur de ceux qui ne peuvent avoir accès à ce luxe.

Changer le modèle des entreprises

Notre pays bénéficie d’un régime fiscal tout à fait propice pour permettre la transformation progressive des entreprises dès-lors qu’elles recherchent des « solutions non évidentes comportant des éléments de nouveauté nécessitant de lever des incertitudes scientifiques sans exclure le risque d’échec ». Cela s’appelle le C.I.R., Crédit Impôt Recherche ; ce dispositif est tout à fait propice pour les entreprises convaincues qu’il faut investir sur les changements de modèles car ils sont aujourd’hui le gage de leur pérennité.

Moduler le coût du foncier

Enfin il faudrait moduler les taxes foncières avec le niveau de performance environnementale atteint dans les programmes. On applique dans l’automobile un bonus/malus en fonction du niveau d’émission CO2 des véhicules. Rien n’est fait dans ce sens pour favoriser l’engagement environnemental dans les constructions. Quel que soit les niveaux d’émissions par m² SHON construits, le coût du foncier ne subit aucune modulation.

Sensibiliser avec une transparence accessible à tous

Les aménageurs, promoteurs, investisseurs ne sont pas déconnectés du réel. Les engagements vers des projets à faible impact restent encore trop souvent au stade de l’intention car ce sont essentiellement les données économiques du bilan qui prédominent. C’est notamment parce que le secteur de la construction produit globalement ce que nous acceptons de louer ou d’acheter.

Il serait alors très utile que chaque citoyen puisse disposer d’une information immédiatement accessible sur les qualités environnementales du plus grand nombre d’unités bâties.

L’application YUKA® téléchargée plus de 10 millions de fois permet de scanner instantanément tout produit agroalimentaire et contribue à faire changer les habitudes des consommateurs donc en amont des industriels. Une application similaire adaptée aux bâtiments et fonctionnant sur la base de reconnaissance photo géolocalisée pourrait ressortir une cotation prenant en compte l’ensemble des qualités environnementales requises.

Cette cotation pourrait intégrer par exemple la valeur DPE du diagnostic de performance énergétique ou la classe énergie-carbone (RE2020, classement E+C-), la préservation de la biodiversité (label BiodiverCity), l’évaluation C2C (« CradleToCradle » des projets conçus dès l’origine avec un maximum de recyclabilité future de ses composants), ou encore le label IMD proposé par Marika Frénette, 1ère Vice-présidente de NOVABUILD à #CitiesToBe  (comme « Ici Moins Démoli », lorsqu’un projet a exploité avant tout le bâti existant au lieu de tout démolir et reconstruire).

Cela permettrait au grand public d’accéder à une évaluation comparée et vulgarisée, ce qui amènerait nécessairement une plus grande transparence sur les programmes proposés tout en mettant en avant ceux des promoteurs les plus engagés en faveur de l’atténuation des impacts.

 

Laurent ROSSEZ.
Président de NOVABUILD.
 
 
 
 
 
 
 

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