Édito de Laurent Rossez | À l’école des chantiers pour apprendre la résilience !

Publié le

14/05/2020

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Une forme de « résilience-washing »

Tout le monde parle de résilience sans bien savoir ce que c’est…

Les instances internationales de la physique ont unifié en 1992 la norme sur la « résilience », mot que tout le monde désormais emploie « à toutes les sauces », sans toujours connaître son sens premier. La résilience est, en physique, la capacité, mesurée en Joule/m², d'un matériau subissant des déformations à absorber de l'énergie sans rompre.

Par extrapolation, la résilience est devenue la capacité d’une organisation, d’une entreprise, voire d’une ville ou d’un territoire, à absorber une crise sans rompre. La crise sanitaire que nous vivons constitue une sorte de stress-test pour mesurer la résilience de notre société, dans la perspective de dérèglements vraisemblablement plus impactants que nos sociétés risquent de subir sans un changement de cap majeur. Force est de constater que cette capacité n’est pas vraiment au rendez-vous et cela peut s’avérer relativement inquiétant pour la suite.

Résilience et climat, plus qu’une coïncidence

Ironie des dates, c’est aussi en 1992, au sommet de la terre de Rio, que les instances internationales ont signé la Convention cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique reconnaissant officiellement, et pour la première fois, les causes anthropiques du changement climatique. A cette date était établie clairement la nécessité d’agir pour en minimiser les effets néfastes et les chocs sur les générations futures.

Compte tenu de la fragilité de nos sociétés devant une crise que nous pouvons évaluer comme moins impactante que celles qui seront provoquées demain par le dérèglement climatique, quand les esprits se seront apaisés, il nous faudra nous attaquer avec une intensité équivalente à la crise climatique pour rester dans la trajectoire des +2° maximum. Et en parallèle, nous devons tout faire pour améliorer nos capacités d’adaptation en vue d'absorber au mieux les dérèglements climatiques inéluctables, sans rompre. Et on en revient donc à la notion de résilience.

La redondance pour salut

L’alerte est sonnée sur la faible résilience de nos organisations

La crise de la COVID-19 met à mal notre recherche de la performance immédiate.

Pourquoi nos sociétés deviennent-elles si fragiles face aux chocs ? On peut à ce titre questionner nos politiques d’optimisation maximale, sans aucune redondance, dans une recherche absolue de performance économique au prix d’une uniformisation et d’une globalisation frénétiques.

Sincèrement, la question se pose s’il ne faudrait pas reinterroger notre patrimoine bâti qui offre bien souvent nettement plus de résilience, de capacité à être repensé, réhabilité, adapté parce que justement les édifices anciens comportent plus de générosités.

L’optimisation n’est pas optimale dans un régime transitoire permanent

L’optimisation maximale s’avère nettement moins efficace car tout est pensé pour fonctionner dans un état permanent régulé. Ce que nous venons de vivre, et ce que nous allons vivre, est l’inverse de cette situation cible, une récurrence d’aléas qui ressemble au régime transitoire permanant plus qu’au régime établi !

En matière de recherche de résilience, le monde du vivant dans les espaces naturels non « canalisés » doit inspirer nos réflexions. La nature sait s’adapter en permanence aux fluctuations du milieu parce que tout n’est pas réglé « au cordeau » en vue d’une performance court-termiste. Il existe dans le monde naturel une forme d’opulence, de sous-optimalité capable de procurer plus de pérennité en cas d’aléas pour opérer une forme de mutation si les conditions l’exigent.

Le chantier comme exemple de système résilient

Un certain nombre de préjugés existent sur l’organisation des chantiers, comme s’il y avait une forme permanente de « pertes en lignes » responsables de nombreux surcoûts. Ne serait-ce pas parce que trop d’intermédiaires se sont greffés sur la chaîne de valeur tirant leurs marges ? Un regard rapide et non avisé sur nos chantiers soulignera sans aucun doute sa désorganisation, ironisera sur les pertes matière, sur les décisions de dernière minute, etc. 

Le chantier, une forme de gestion optimisée de l’aléa

Au contraire de ces a priori, j’aimerais, au moment où la plupart de nos chantiers reprennent leur activité, que nous posions sur eux un regard bienveillant. Quand vous discutez avec des industriels, vous êtes surpris de l’admiration qu’ils vouent à notre secteur de la construction quant à sa capacité d’adaptation à l’aléa, l’imprévu si ce n’est aux chocs, sans rompre la chaîne de production de valeur. L’abnégation et la persévérance déployées, notamment ces dernières semaines, pour relancer la plupart des chantiers après une telle cassure en est une preuve de plus.

Finalement, même en dehors de toute crise sanitaire, les chantiers subissent déjà en permanence de nombreux aléas extérieurs qui proviennent du vent, du gel, de la canicule ou d’autres impondérables. Cette habitude à subir l’imprévu confère souplesse et adaptabilité.

Dans une société résiliente, on ne peut prévenir tous les risques. Plutôt que de chercher à tout prévoir, on voit bien qu’aucun modèle n’avait prévu la crise que nous venons de subir. Il faut développer un esprit de précaution, qui est vital, cultiver son agilité. Dans cette idée, le chantier est une forme de modèle de résilience.

Cultivons l’esprit de chantier en cherchant des marges de progrès

Les reproches à faire au chantier devraient être sur la difficulté à corriger en temps réels les défauts en provenance de la chaîne de fabrication multi-acteurs et complexe, ce qui provoque une certaine perte d’efficience. Là sont les marges de progrès, à savoir faciliter la résorption des inévitables problèmes - car chaque chantier reste un prototype - et les résoudre plus rapidement pour revenir à la situation antérieure plus rapidement, sans séquelles.

La redondance et la coopération au cœur d’une stratégie de résilience

Nos chantiers ont cultivé, comme dans la nature, une forme de foisonnement redondant, qui les rend particulièrement résilients et inspirants par les temps qui courent. On peut citer cette faculté à diversifier les ressources, à assembler les différents modes constructifs, à placer « le bon matériau au bon endroit » dans une forme d’hybridation positive visant aussi l’accroissement du sourcing local. Le tout conférant plus de résistance au modèle.

Et il n’y a pas que les matériaux qui collaborent entre eux ! Car, sur les chantiers, on collabore avec ses concurrents, entre le public et le privé, avec le territoire, ou encore avec d’autres secteurs de culture très éloignée.

Sans faire d’angélisme sur le plan humain, les chantiers sont des formes de coalitions locales pour l’essentiel avec plusieurs métiers qui coopèrent et se nourrissent de leurs différences, pour résoudre des problématiques, pourtant de prime abord insolubles, avec une incroyable créativité maîtrisée !

Un spectacle à ciel ouvert de la résilience

Nos chantiers sont un spectacle à ciel ouvert de la résilience, il est temps d’en prendre conscience, de les faire visiter plus encore à tous ceux qu’ils pourraient inspirer. Faire connaître ces savoir-faire est un moyen de retrouver toute l’attractivité recherchée.

Car face à un futur incertain, avoir appris à fonctionner sans pouvoir par nature tout prévoir ou tout organiser, contrairement à l’industrie, est au final une chance pour le BTP !

C’est sur ces notes optimistes sur notre capacité à surmonter l’épreuve actuelle que je vous renouvelle mes vœux de déconfinement nourris des émotions positives dont vos équipes ont besoin.

 

  Laurent Rossez,

  Président de NOVABUILD.

 

 

 

 

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